INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
Sexisme ou lutte des classes (GLAT, 1975)

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Rapide présentation du GLAT

 Le Groupe de Liaison et d’Action des Travailleurs (GLAT), né d’une scission du PSU (1959) pendant la Guerre d’Algérie, avait des positions assez proches de celles de Information et Correspondance Ouvrière (ICO), mais s’en différenciait par l’approfondissement de l’analyse théorique marxiste sur le développement économique du capitalisme associée à une certaine forme de militantisme. Le GLAT se rapproche un temps du groupe-revue Socialisme ou Barbarie et participe durant une courte période au journal Pouvoir ouvrier où il dispose d’une tribune de deux pages (voir Philippe Gottraux, Socialisme ou Barbarie, Payot, 1997, p. 219)

Les militants du GLAT furent particulièrement actifs en Mai 68 dans le Comité d’action travailleurs-étudiants de l’université de Censier (voir à ce sujet l’article de la revue La Banquise, « Le Roman de nos origines », et l’ouvrage de Jacques Baynac, Mai retrouvé, Robert Laffont, 1978).

Leur bulletin Lutte de classe (1960-1978) était notamment diffusé gratuitement à la porte de certaines usines où étaient privilégiées les formes de lutte dans lesquelles les ouvriers essayaient de s’auto-organiser indépendamment des syndicats et des groupuscules révolutionnaires. La plupart des articles, à partir du début des années 1970, se répartissent en deux groupes principaux :
— 1. analyse de situations et luttes d’usine.
— 2. analyse de la situation générale, du capitalisme occidental et soviétique, de la crise.
Les textes publiés dans Lutte de classe étaient élaborés et discutés collectivement lors des réunions hebdomadaires du GLAT.

Avec l’épuisement de l’élan suscité par Mai 68 en France, l’activité du groupe se limitera à une recherche toujours plus raffinée et à contre-courant, se détachant d’un certain militantisme gauchiste. Cela était également dû au fait que, malgré la crise économique du début des années 1970, le capitalisme résistait grâce aux restructurations en cours dans les pays dotés d’un système capitaliste avancé comme les États-Unis, le Japon et l’Europe, ce qui conduira les membres du groupe vers une maturation, et à l’abandon de la publication de leur bulletin. Le dernier numéro parut en mars 1978, portant l’annonce de la continuation d’un travail théorique qui n’eut pas de suite.

Principale source : Site du collectif Smolny où tous les numéros de la revue Lutte de classe sont disponibles en PDF.

 

L’article ci-dessous, « Sexisme ou lutte des classes », est paru dans le numéro de Lutte de classe de juillet/août 1975 disponible en PDF ici.

 

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Sexisme ou lutte des classes

Depuis la fin du XIXème siècle, l’évolution du capitalisme s’accompagne d’une modification de la position sociale des femmes, qui a tendance a s’accélérer à l’heure actuelle. Ce phénomène se traduit idéologiquement par la montée du féminisme, l’éclosion d’une littérature abondante qui affirme l’existence de problèmes spécifiquement féminins (oppression sexuelle, asservissement de la femme au foyer, inégalité sociale) auxquels il faudrait apporter des solutions particulières. Toute cette littérature ne permet guère de réponse à la question : pourquoi les femmes subissent-elles ce type d’oppression ?

 

Deux sortes de réponses pourraient être avancées : ou bien les causes sont biologiques (et dans ce cas l’oppression sera éternelle), ou bien elles résultent de la structure sociale et peuvent éventuellement disparaître avec l’apparition d’une autre forme de société.

 

Nous nous proposons d’esquisser ici une analyse matérialiste qui partira de la situation réelle des femmes, résultat d’une évolution historique qu’il faut connaître, pour en dégager les tendances récentes à l’émancipation féminine et apprécier les perspectives qu’elles ouvrent.

 

I / LA FEMME DANS LES SOCIETES PRE-CAPITALISTES

 

Les éléments recueillis par les ethnologues au sujet des […] animales prouvent qu’en règle générale les facteurs biologiques spécifiques aux femelles jouent plutôt en leur faveur. Responsables de la survie de l’espèce, elles occupent une position privilégiée. Chez les primates, en cas de pénurie de nourriture, les mâles non strictement nécessaires à la reproduction sont exclus du noyau vital constitué par les femelles, les mâles reproducteurs et les jeunes. De même par mesure de sécurité, les femelles reproductives sont placées au milieu du groupe, ainsi protégées par les mâles qui se retrouvent à la périphérie[1].

 

A l’état de nature, les relations entre les sexes, réglés par les conditions matérielles qui président à la survie du groupe, apparaissent comme très équilibrées et il serait aberrant de voir dans la subordination qui se manifeste dans les sociétés humaines actuelles une fatalité biologique.

 

Cette affirmation se justifie d’autant plus que les sociétés humaines elles-mêmes, à leur stade le plus primitif, ne présentent aucune trace de rapport d’autorité ou de domination entre les sexes, pour la bonne raison que les bases matérielles de tels rapports n’existent pas. La seule activité permettant la survie est alors la cueillette, simple appropriation individuelle des ressources naturelles sans division du travail ni formation de réserves. Ce que pourraient être alors les relations entre les sexes, on peut s’en faire une idée par l’examen de certaines sociétés qui on pu être observées à l’époque contemporaine, notamment en OCEANIE[2].

 

Dans ces sociétés – qui pourtant ont largement dépassé le stade de la communauté primitive – le rôle crucial de la femme dans la reproduction s’exprime dans une idéologie selon laquelle la mère est seule en cause (la naissance impliquant seulement l’intervention d’un parent maternel décédé) et constitue donc le point de départ de la parenté. Dans telle société (dite matrilinéaire) le mari n’est pas considéré comme le père des enfants : il ne leur transmet pas d’héritage, n’est pas tenu de les nourrir, n’exerce sur eux aucune autorité ; il se contente d’entretenir avec les enfants des rapports d’amitié et de participer à leur éducation.

 

De son côté, la femme n’est pas dépendante de son mari, elle possède des biens personnels et une sphère d’influence privée et publique. Et s’il est vrai que l’homme a des obligation vis-à-vis de ses sœurs et de leurs enfants et qu’il exerce à leur égard une influence certaine, cette forme d’organisation sociale n’en implique pas moins des rapports très détendus entre les sexes.

 

 

Mais un premier bouleversement de la vie sociale se produit lorsqu’à la cueillette succède la chasse ou la pêche. En effet, la chasse est une occupation dangereuse, collective, qui nécessite de la force et des techniques particulières. Les hommes au début –il s’agit uniquement des non-reproducteurs – vont la prendre en charge de manière exclusive. Les femmes, pour des raisons évidentes de sécurité et de commodité vis-à-vis des jeunes enfants, vont rester près de l’habitat et continuer la cueillette tout en assumant les travaux manuels que nécessite la chasse (tannage des peaux, préparation des tendons d’animaux, entretien des feux…).

 

Cette première division du travail social a son importance car elle confine les femmes dans des tâches individuelles, en marge des activités collectives, alors qu’elle confère aux hommes une certaine supériorité en développant en eux un niveau de conscience collective qui leur permettra d’être en prise directe sur l’organisation sociale de la « horde ».

 

Si cette supériorité sociale des hommes existe incontestablement, on ne peut pas encore parler d’oppression, car les bases matérielles en sont absentes[3]. Le chasseurs ou les pêcheurs ne tuent guère plus que le groupe ne consomme, il n’y a pas de surproduit, et les seules richesses accumulées sont l’habitat (d’ailleurs fort rudimentaire), les vêtements et les bijoux grossiers et les instruments tels que barques, armes, ustensiles très simples du ménage, bref il n’y a rien qui puisse servir de support à une forme quelconque d’exploitation.

 

Ce support n’apparaît qu’avec la révolution néolithique, qui, à travers l’élevage des animaux domestiques et l’agriculture, crée pour la première fois un surproduit permanent. Il s’ensuit un profond bouleversement des rapports de production, et plus généralement des rapports sociaux. Le travail humain fournissant désormais plus de ressources qu’il n’en faut pour reproduire la force de travail, les prisonniers de guerre, au lieu d’être tués ou incorporés à la tribus sur un pied d’égalité, seront réduits en esclavage et commis à la garde des troupeaux. Faits prisonniers par des hommes, c’est naturellement à eux qu’ils seront attribués, tout comme les troupeaux qui succèdent aux animaux sauvages, domaine réservé des chasseurs.

 

Si à l’origine cette propriété est collectivement celle de la famille[4], elle devient progressivement celle du chef de cette famille en sa qualité de guerrier et d’ancien chasseur. Les femmes, elles, ne possèdent rien en propre : l’agriculture, en grande partie à leur charge, n’offre pas de possibilité d’appropriation car elle reste itinérante (brûlis de forêts). Ces richesses (esclaves et troupeaux) en devenant propriété masculine vont amener la transformation des droits à l’héritage. En effet , la filiation étant jusque-là maternelle, les enfants ne pouvaient pas hériter des biens de leur père qui devaient restés dans la « gens » masculine.

 

Mais au fur et à mesure que les biens du père augmentent, le besoin de changer les droits de succession au profit des enfants se fait sentir.

 

C’est alors que la filiation en ligne féminine et le droit d’héritage maternel sont remplacés pas la filiation en ligne masculine et le droit d’héritage paternel.

 

Du même coup, les rapports mari-femme se transforment. La femme devient elle-même une valeur d’échange ; elle est achetée par le mari, généralement contre du bétail. A la maison, l’homme va prendre en main le gouvernail, la femme va connaître l’asservissement et la dégradation. Le type de famille patriarcale qui s’instaure se caractérise par une autorité paternelle indéniable et une oppression exercée par le chef de famille sur les esclaves, la femme et les enfants.

 

Ainsi le développement de l’agriculture et de l’élevage jettent les bases des sociétés de classe au sein desquelles le statut social de la femme se dégrade. Alors qu‘elle était, au stade primitif inférieur, l’élément le plus important en tant que reproductrice, elle devient dans la famille patriarcale tout à fait subalterne. Ses tâches sont dévalorisées et son statut social très inférieur à celui de l’homme.

 

Cependant ce n’est qu’à l’origine des sociétés de classe que les femmes ont pu être véritablement exploitées en tant que femmes, le chef de famille s’appropriant le surproduit de leur travail agricole. Par contre, avec le plein épanouissement des sociétés de classe leur situation se confond avec elle de la classe à laquelle elles appartiennent. Quand elles sont exploitées, ce n’est plus en tant que femmes, mais en tant qu’esclaves ou en tant que femmes de serfs, dont elles partagent le sort. Dans ces cas, ce n’est pas le mari, c’est-à-dire le mâle, qui exploite, mais le maître d’esclaves ou le seigneur – lesquels peuvent parfaitement être des femmes comme cela s’est vu fréquemment au cours de l’histoire. En fait, il convient de distinguer les fondements de la domination de classe des rapports au sein de chaque classe entre homme et femme.

 

II / LA SITUATION DE LA FEMME DANS LA SOCIETE CAPITALISTE

 

La famille, formation qui a pris naissance dans les sociétés pré-capitalistes, est récupérée par le capitalisme primitif pour qui elle est un instrument indispensable pour la reproduction de la force de travail en même temps qu’une structure de transmission du droit de propriété sur le capital. Le statut social des femmes mariées continu donc de traîner des résidus archaïques. Le code civil, établi pourtant à l’intention de la bourgeoisie, institue leur infériorité par rapport à l’homme : le domicile conjugal est choisi par le mari en dernier ressort ; le consentement de l’épouse n’est pas exigé pour bon nombre d’opérations financières concernant la propriété commune, alors que la permission du mari est indispensable dans bien des cas ; la femme doit abandonner son nom de jeune fille pour prendre celui de son mari et le transmettre à ses enfants ; bien d’autres exemple pourraient être donnés qui tous prouveraient la dépendance de l’épouse vis-à-vis de son mari et l’inégalité du statut social de l’homme et de femme[5].

 

Mais si la bourgeoise peut être confinée dans un rôle essentiellement décoratif, la femme prolétaire se trouve, elle, partagée entre la fonction de reproductrice de la force de travail et celle de participante à la production sociale. En tant que femme au foyer, noyau de la famille, elle ne produit pas de plus-value. Aussi quand le besoin de plus-value se fait pressant le capitalisme se voit-il dans l’obligation d’arracher la femme à son foyer pour l’incorporer dans la force de travail salariée. Cette incorporation passe historiquement par trois stades.

 

1 /

Pendant la période primitive du capitalisme qui s’étend jusqu’au milieu du XIXème siècle, la plus-value est créée essentiellement sous sa forme absolue (elle augmente parce que le temps de travail des ouvriers augmente, alors que le temps qui leur est payé reste le même). Dans ces conditions le capitalisme a intérêt à utiliser une main-d’œuvre importante. On assiste donc a une entrée massive des femmes dans l’industrie, en même temps qu’à un prolongement extrême de la durée de travail. Ces conditions de travail très dures qui déciment littéralement les travailleurs (hommes, femmes et enfants) ne peuvent se perpétuer que parce que la majorité de la population vit dans le secteur agricole pré-capitaliste, où les femmes sont en mesure d’assurer la reproduction de la force de travail : la population urbaine ne se renouvelle que grâce à l’apport de la campagne. Mais lorsque le pourcentage des salariés dans la population totale dépasse un certain seuil, l’intérêt à long terme du capital exige la protection des femmes en tant que reproductrices.

 

2 /

Dans la seconde moitié du XIXème siècle, ce facteur se conjugue avec la pression ouvrière pour la limitation de l’offre de travail ; les revendications ouvrières portent sur la diminution de la journée de travail et l’interdiction de certains travaux pour les femmes et les enfants (travail de nuit par exemple).

 

Les capitalistes peuvent satisfaire en partie ces revendication dans la mesure où la productivité s’accroît, ce qui implique le passage de la création de la plus-value absolue à celle de la plus-value relative. Il en résulte une série de mesures législatives qui limitent la durée du travail.

 

En Angleterre, la loi sur les fabriques du 7 juin 1844 limite la journée de travail à 12 h (au lieu de 15) pour les femmes et les adolescentes de 13 à 18 ans, interdit le travail de nuit et impose un temps d’arrêt pour les repas. La loi du 8 juin 1847 établit qu’au 1er juillet de la même année la journée de travail sera réduite à 11 heures et au 1er mai 1848 à 10 heures.

 

Bien que l’application de ces lois se heurte à une résistance acharnée de la part des industriels, notamment à la faveur de la crise de 1846-1847, elle finit par être imposée par les luttes ouvrières, et une législation analogue est édictée dans les autres pays capitalistes (en France, la journée de travail est limitée à 12 heures en 1848)[6].

 

En rendant moins rentable l’exploitation du travail féminin les mesures de protection prises à l’égard des ouvrières tendent à en limiter l’emploi. En outre, l’accroissement de la productivité permet à la classe ouvrière d’imposer également une élévation graduelle des salaires, ce dont l’ouvrier profite dans bien des cas pour retirer sa femme de la production (le poids des traditions ancestrales faisant que lorsqu’un seul travaille au dehors il s’agit de l’homme). On assiste donc, au cours de cette phase, au retrait d’une proportion importante de la main-d’œuvre féminine.

 

3 /

Mais au XXème siècle, plusieurs facteurs vont se conjuguer pour amener une réinsertion massive des femmes dans la production. Tout d’abord, la menace qui pèse sur le taux de profit conduit le capital à forcer l’extraction de plus-value et l’accumulation, d’où une augmentation des besoins de main-d’œuvre. D’autre part, le développement du secteur improductif et la déqualification du travail industriel ouvrent la porte à l’emploi de la main-d’œuvre féminine sans compromettre dans l’immédiat la reproduction de la force de travail. L’emploi féminin fait un bond en avant à l’occasion des deux guerres mondiales, où il s’agit de remplacer les hommes mobilisés ; c’est ainsi qu’en Grande-Bretagne, la main-d’œuvre féminine passe de 5 millions en 1914 à 6,3 millions en 1918, tandis que de 1939 à 1943, il y a une augmentation de 2,5 millions[7]. En Allemagne, entre 1913 et 1918, on note un accroissement de 843 000 femmes dans les secteurs minier, métallurgique, mécanique et chimique et aux USA, entre mars 1941 et août 1944, un accroissement de 7 150 000 femmes dans l’industrie[8]. Le retour à la paix s’accompagne dans chaque cas d’une diminution de cette main-d’œuvre, mais sans qu’elle revienne à son niveau d’avant-guerre.

 

De plus, la période d’expansion qui suit la deuxième guerre mondiale voit une augmentation de la part des femmes dans la population active des pays de capitalisme avancé. Augmentation qui s’est poursuivie jusqu’à l’époque actuelle[9].

 

On peut remarquer d’après le Tableau 1 que dans les pays capitalistes les plus avancés la moitié des femmes a aujourd’hui une activité économique en dehors du foyer. Toutefois ce phénomène est encore plus accentué dans un pays de capitalisme d’Etat comme l’URSS qui, vu ses énormes besoins de plus-value, requiert une masse de main-d’œuvre d’autant plus importante que la productivité du travail est faible.

 

TABLEAU 1 : LES FEMMES DANS L’ACTIVITE ECONOMIQUE (1972)

 

PAYS Taux d’activité de la population féminine (a) Part des femmes dans la population active (en %)
FRANCE

48

36

GRANDE-BRETAGNE

51

37

USA

50

38

URSS

82 (b)

50

a) Part des femmes ayant une activité économique en dehors du foyer dans l’ensemble de la population féminine d’âge actif (15 à 64 ans en France, Grande-Bretagne, USA, 15 à 54 ans en URSS).b) Recensement de 1970.Sources : OCDE, Statistiques de la population active, 1961-1972.Office central des statistiques de l’URSS, Narodnoe Khozjajatoo SSSR, 1972.

 

Mais si le taux d’activité de la population féminine tend de plus en plus à s’aligner sur celui de la population masculine, il n’en est pas toujours de même de leurs salaires respectifs qui continuent d’accuser des écarts importants. Ceci semble dû en grande partie au fait que le salaire de la femme ne correspond qu’à la reproduction de sa propre force de travail, alors que celui de l’homme est censé couvrir en outre le coût de l’élevage des enfants, autrement dit la reproduction de la force de travail future. Mais cette imputation des frais de reproduction n’est ni uniforme, ni immuable. En fait, un rapide examen de la situation concrète dans ce domaine est plus utile à l’intelligence de la « question féminine » que plusieurs volumes de considérations oiseuses sur les prétendues différences de personnalité profonde, de langage, etc., etc.… entre les deux sexes.

 

TABLEAU 2 :

DISPARITE DES SALAIRES ET STRUCTURE DE LA POPULATION ACTIVE

 

PAYS Salaire féminin en % du salaire masculin

Taux d’activité des femmes mariées en % (a)

Part du secteur improductif dans l’emploi total en % (b)

SUEDE

88

53

56

USA

87

42

65

BELGIQUE

83

.. (c)

53

FRANCE

75

48

49

ALLEMAGNE

65

36

42

GRANDE-BRETAGNE

58

41

54

a) Pourcentage des femmes mariées ayant une activité économique en dehors du foyer.b) Pourcentage de la population active en dehors de l’agriculture et de l’industrie.c) Chiffre non disponible.

 

Il ressort du Tableau 2 que la disparité moyenne entre les salaires masculins et féminins varie considérablement d’un pays à l’autre (colonne 1). Pour expliquer des différences aussi notables, on peut partir de l’hypothèse que plus le taux d’activité des femmes mariées est faible (voir la 2ème colonne du Tableau 2) plus le coût de reproduction de la force de travail familiale tendra a être inclus dans le salaire masculin. En second lieu, les écarts de salaire étant généralement plus faibles dans le secteur improductif que dans l’industrie, on peut s’attendre que la disparité moyenne soit d’autant plus faible que la part du secteur improductif dans l’emploi total est plus élevée (3ème colonne du Tableau 2). Enfin une troisième caractéristique de la population active peut intervenir : plus le procès de déqualification de la main-d’œuvre (à travers le travail à la chaîne et la taylorisation) est avancé, plus les écarts de salaires sont faibles, car le coût de reproduction concerne alors la force de travail simple, et il n’y a guère de place pour les privilèges de l’aristocratie ouvrière, traditionnellement masculine ; en l’absence de données chiffrées, cet aspect n’a pu être incorporé au Tableau 2, mais on en tiendra compte qualitativement dans l’analyse.

 

Ceci étant, on peut observer que si en Suède et aux USA les écarts de salaires sont relativement faibles (les salaires féminins n’étant inférieurs que de 12 à 13 %), cela peut s’expliquer par le fort taux d’activité des femmes mariées, la part importante du secteur improductif, et une déqualification poussée de la main-d’œuvre industrielle. Par contre les écarts très importants observés en Allemagne (35 %) et plus encore en Grande-Bretagne (42 %) correspondent à un taux d’activité des femmes mariées relativement faible, qui se combine dans le cas de l’Allemagne, avec une proportion anormalement basse de travailleurs improductifs et, dans le cas de la Grande-Bretagne, avec une proportion relativement élevée d’ouvriers qualifiés, qui ont défendu leurs avantages corporatifs avec une notable efficacité. A ces divers points de vue, la Belgique et la France occupent une position intermédiaire et il en est de même pour la disparité que l’on y observe entre salaires féminins et masculins.

 

On constate ainsi que, sur un point d’une importance pratique non négligeable, le statut de la femme évolue, non pas selon l’intensité des préjugés sexistes, ou autres fariboles, mais selon la composition de la force de travail, elle-même tributaire de l’évolution générale du capitalisme. C’est donc à des facteurs de cet ordre que l’on fera appel pour interpréter les tendances récentes à une modification de la place occupée par les femmes dans la société capitaliste.

 

III / L’EMANCIPATION : CONDITIONS ET PERSPECTIVES

 

Pendant la plus grande partie de l’histoire du capitalisme, la main-d’œuvre féminine salariée représentait une fraction marginale de la force de travail, avec tout ce que cela implique : insécurité considérable de l’emploi, faible qualification, bas salaires, conditions de travail caractérisées par des tâches parcellaires, répétitives, mécaniques et à cadences rapides, difficulté d’accès aux échelons supérieurs de la hiérarchie.

 

Mais à partir du moment où la main-d’œuvre féminine représente entre le tiers et la moitié de la force de travail, elle-même composée de salariés dans la proportion d’au moins 70 %, elle ne peut plus être confinée dans un statut particulier : les conditions de son exploitation deviennent celles de l’ensemble du prolétariat, et les discriminations juridiques héritées de la société pré-capitaliste entrent elles-mêmes en conflits avec les besoins du capitalisme.

 

L’absorption croissante des femmes dans la population salariée implique la généralisation des rapports marchands à toutes les sphères de la vie sociale. La cellule familiale n’échappe pas à ce travail de sape et les bases économiques de son existence s’en trouvent modifiées, en même temps que le comportement des femmes et le rôle social qu’elles sont amenées à jouer. On trouvera inévitablement des reflets de ces transformations dans la législation, les mentalités, les mœurs.

 

En fait, le capitalisme avancé s’accommode fort bien du nivellement des rôles sociaux masculins et féminins, y compris l’égalisation des salaires, dans la mesure où il n’en résulte pas une élévation de la valeur moyenne de la force de travail et où des contreparties apparaissent au niveau des conditions d’exploitation. Que les tâches ménagères, l’éducation des enfants et autres charges familiales soient partagées par le mari et la femme, que les professions jadis réservées à la gent masculine deviennent accessibles aux femmes, le capitalisme n’y voit aucun inconvénient, d’autant que cela lui permet d’exiger plus d’assiduité au travail : pour accéder à des postes plus élevés, les femmes acceptent des sacrifices. Si auparavant beaucoup de femmes pouvaient cesser leur travail à la naissance de leur premier enfant et donc travailler moins longtemps que les hommes, c’est de moins en moins le cas aujourd’hui. La discrimination diminue mais les conditions d’exploitation s’aggravent. Contraception, mesures sociales diverses, avortement, permettent en fait à la population féminine d’être exploitée dans des conditions moyennes plus dures qu’autrefois[10].

 

Ces contreparties obtenues par le capitalisme au niveau de l’exploitation montrent simplement qu’une évolution louable en soi prend une signification autre du fait de la structure sociale dans laquelle elle s’insère. C’est une illusion réformiste de croire qu’il peut y avoir une véritable émancipation dans une société où le travail est aliéné. Tout au plus, à mesure qu’une discrimination entre en conflit avec les besoins du capital elle tend à diminuer. Les campagnes féministes ne sont que l’effet et non la cause de cette évolution. Ce n’est pas le chant du coq quoi fait lever le soleil !

 

Comme idéologie de l’action séparée, le féminisme est une expression petite bourgeoise de ce mouvement, y compris dans son insistance sur les actions en dehors de la production, au nom de la « prise de conscience » qui, si elle peut être réelle sur un plan individuel, ne correspond à rien en tant que mouvement d’émancipation. Du fait de leur position sociale, les féministes sont incapables de voir le lien entre le mode de production et la position spécifique des femmes. Elles sont donc réduites à en chercher des explications dans les mentalités, le conditionnement familial et autres entités métaphysiques. Elles ne peuvent par conséquent proposer autre chose qu’une action idéologique sur la mentalité des individus en multipliant les « campagnes de sensibilisation », ou une modification des superstructures juridiques de l’exploitation capitaliste : loi sur le divorce, l’avortement.

 

Mais l’uniformisation des position sociales implique aussi une participation accrue des femmes aux luttes prolétariennes, qui ne résulte nullement de l’activité des féministes. C’est bel et bien le capitalisme lui-même qui unifie le prolétariat en détruisant les bases matérielles de l’arriération idéologique de la population féminine. A partir du moment où les femmes sur les lieux de production ont les mêmes problèmes que les hommes, elles utilisent les mêmes moyens pour résister à l’exploitation.

 

On voit de moins en moins les femmes au foyer, ignorantes des luttes ouvrières, freiner l’activité de classe ou former des comités anti-grève. Les luttes à forte participation féminine qui se sont multipliées au cours des dernières années (CERISAY en France, HERSTAL en Belgique, LIMEX au Portugal, LODZ en Pologne) et d’autres, présentent les mêmes caractères que la lutte prolétarienne en général : elles visent à la limitation de l’exploitation et peuvent contribuer par leurs formes organisationnelles au développement des rapports sociaux communistes[11]. Il est rare que les ouvrières profitent d’une lutte d’usine pour mettre en avant des problèmes spécifiquement féminins. Il n’y a que les féministes, extérieures à la lutte, pour mener à partir d’une grève une agitation sur le divorce, la manque de crèches, ou l’aliénation sexuelle de la femme.

 

Une intervention révolutionnaire dans les luttes ne peut avoir comme objectif que de souligner l’unité du prolétariat et de favoriser le développement des rapports sociaux qui lui sont propres,  sans discrimination de sexe, d’âge ou de nationalité. Tout comme le cas des immigrés, toute intervention qui met l’accent sur les problèmes prétendument spécifiques d’une fraction du prolétariat est contre-révolutionnaire dans son principe, même si par définition ses effets réels restent limités. Les actions catégorielles sont celles qui effraient le moins les capitalistes. Quant aux soi-disant tactiques d’intervention qui détournent l’attention de la production – terrain où se situent les véritables problèmes du capitalisme – elles vont à l’encontre de l’émancipation du prolétariat par laquelle,  et par laquelle seulement, peut passer l’émancipation réelle des femmes[12].

 

On nous objectera pourtant que même l’abolition du capitalisme laissera intactes les « mentalités oppressives », et que les femmes continueront à être traitées en inférieures dans une société communiste, car « on ne change pas comme ça des conceptions ancrées depuis si longtemps ! ». Cette hypothèse est typiquement idéaliste : en effet les mentalités, pour réelles qu’elles soient, sont le produit d’une situation, tout comme l’oppression des femmes est le résultat d’une évolution sociale. Elle ne peut donc que disparaître : dans une société libérée du capitalisme il est exclu que l’émancipation s’applique à une moitié de la population et pas à l’autre.


[1] Sur ces différents points, voir Serge MOSCOVICI, La Société contre nature, Paris, UGE, 1972, 404 p.

[3] Même si certaines habitudes peuvent faire croire que les femmes sont traitées en inférieures, il n’en est pas toujours ainsi quand on y regarde de plus près. Par exemple, le fait que celles-ci soient écartées des repas des hommes ne prouvent aucun mépris à leur égard mais correspond à des croyances sur l’exogamie alimentaire. Le fait de manger ensemble entraînant une fraternisation, l’homme et la femme destinés à se marier ou mariés ne peuvent partager le même repas car se serait une sorte d’inceste tant le rapport est étroit entre la consanguinité et la communauté alimentaire.

Voir Raoul et Laura MAKARIUS, L’Origine de l’exogamie et du totémisme, Paris, Gallimard, 1961, 382 p.

[4] Il s’agit ici d’une famille beaucoup plus large que l’actuelle, comprenant tous les consanguins en ligne féminine. Ce que ENGELS à la suite de MORGAN, désigne du nom latin de « gens » (cf. Les Origines de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, pages 45 et 80-81).

[5] Inégalité également en matière pénale : l’adultère est puni de prison pour la femme, d’amende pour l’homme.

[6] Sources : Karl Marx, Le Capital, Edition de La Pléiade, Livre I.

[7] Jurgen KUCZYNSKI, A Short History Of Labour Conditions Under Industrial Capitalism Great Britain & the Empire, 1750 to the present day.

[8] Evelyne SULLEROT, Histoire et sociologie du travail féminin, Paris, Gonthier, 1968, 400 p.

[9] Voir « La destruction de la force de travail », Lutte de classe, novembre 1974.

[10] Il peut sembler paradoxal d’affirmer que les femmes étaient jusqu’ici moins durement exploitées que les hommes. C’était pourtant le cas en moyenne (la surexploitation ne s’appliquant qu’à une minorité) comme l’attestent notamment la longévité féminine, aujourd’hui encore nettement plus élevée que celle de la population masculine. Sans doute fera-t-on observer que cette particularité s’explique par une moindre intoxication par le tabac et l’alcool : remarque exacte, mais qui ne prouve rien, car le recours aux stimulants et aux calmants artificiels est lui-même un reflet des conditions d’existence de ceux qui en usent.

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