INCENDO
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Cambodge : émergence d’une nouvelle classe ouvrière

Au Cambodge, des travailleuses bravent les forces de police. L’émergence d’une nouvelle classe ouvrière

Des milliers de travailleuses de l’industrie textile du Cambodge ont bravé ce lundi 27 mai les forces de police, qui les ont violemment réprimées avec des matraques électriques. Le bilan est de 23 manifestantes blessées, dont une femme enceinte de deux mois.

Ouvrières cambodgiennes 2013 NB

Au Cambodge, le salaire minimum est l’un des plus bas de la région, ne dépassant pas les 75 dollars mensuels. Contraignant la plupart des travailleurs à la survie, cette somme dérisoire ne leur permet pas de couvrir des dépenses élémentaires telles que les frais de transports, de loyer et de santé. Pour les 5000 ouvrières de l’usine textile Sabrina, qui confectionne des vêtements pour la marque nord-américaine Nike, c’en était trop. Ce 27 mai, elles ont donc décidé de se mettre en grève, avec pour revendication principale une augmentation de salaire de 14 dollars.

3000 d’entre elles ont ainsi suivi l’exemple des travailleur-se-s d’autres usines du pays et sont descendues dans les rues, bloquant la route d’accès à leur usine située dans la province de Kampong Speu, à l’ouest de la capitale du pays, Phnom Penh. La réponse de la police anti-émeutes ne s’est pas fait attendre et celle-ci a violemment réprimé les travailleuses, montrant clairement son objectif de garantir les affaires des entreprises textiles qui se sont installées dans le pays ces dernières années.

 

Une oasis de main d’œuvre à bas prix

Depuis le milieu des années 90, nombreuses sont les grandes marques de l’industrie du textile, de l’habillement et des chaussures à avoir trouvé dans différents pays d’Asie une source de main d’œuvre à bas prix. Après avoir commencé par implanter leurs conglomérats industriels en Chine il y a déjà bien longtemps, elles ont peu à peu déplacé leurs usines vers des pays comme l’Inde, le Bangladesh, le Cambodge, le Laos et le Vietnam. Mais ces dernières années, alors qu’en Chine on a vu se démultiplier les luttes ouvrières pour de meilleures conditions salariales, ces délocalisations vers le sud-est asiatique ont connu un véritable boom.

De nombreuses multinationales, essentiellement de l’industrie textile, ont ainsi poursuivi leur objectif d’amasser les plus grands bénéfices en cherchant à s’implanter dans les pays où les salaires étaient les plus bas. Dans un article de 2010, le Financial Times déclarait que « les coûts salariaux dans des pays comme le Cambodge, le Vietnam et le Laos ne représentent qu’une fraction de ceux de la Chine ». Alors qu’en Chine, les travailleurs des principales usines implantées dans le delta de la rivière des Perles se battaient pour un salaire minimum supérieur à 100 dollars, au Cambodge le salaire minimum était de 50 dollars, au Vietnam de 52 dollars et au Laos de seulement 42 dollars par mois.

De la même manière qu’en Chine, où le conglomérat industriel Foxconn emploie un million de travailleurs dans des conditions insalubres, défiant les normes de sécurité et avec des salaires de misère, la soif de profit des capitalistes ne connaît de limite ni au Cambodge ni dans les autres pays de la région.

Si en Chine, ces usines à sueur portent le nom de marques comme Apple, Dell, Hewlett Packard ou Honda, au Cambodge et au Bangladesh, les vedettes de l’exploitation ouvrière sont Walmart, Zara, HM, Adidas, Nike, Acsis, etc. Le développement de cette industrie a été si explosif au Cambodge qu’en 2011, 75 % des exportations du pays étaient dus à la production textile.

Les travailleuses, qui sont très majoritairement des femmes, doivent supporter des journées de travail de 14 ou 16 heures pour des salaires de misère, dans des conditions d’insalubrité et d’insécurité hors pair. L’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh le mois dernier est symptomatique de cette situation [1]. Dans cet immeuble où s’entassaient plusieurs usines textiles et un nombre indécent d’ouvriers, plus de 1 000 travailleur-se-s ont laissé leur peau, un assassinat de plus imputable au capitalisme. Au Cambodge, en l’espace d’une semaine ce mois-ci, des effondrements se sont produits dans deux usines textiles, provoquant la mort de trois ouvrières et faisant au moins 34 blessées.

Dans les deux cas, le despotisme capitaliste a fait ses preuves et a montré sa brutalité. Au Bangladesh comme au Cambodge, malgré que les travailleuses aient averti des risques d’effondrement, le patronat les a forcées à poursuivre le travail dans ces immeubles fissurés de toutes parts qui sont devenus leur propre tombe. Dans les deux cas, la complicité entre le gouvernement, la police, le ministère du travail, les inspecteurs et le patronat a été de mise. Dans le cas du Bangladesh, l’immeuble qui s’est effondré avait été déclaré conforme par les inspecteurs du travail la veille, tandis que dans le cas du Cambodge les patrons avaient versé au gouvernement une somme proportionnelle aux salaires des travailleurs pour éviter d’avoir des « ennuis ».

 

L’émergence d’une nouvelle classe ouvrière, jeune et majoritairement féminine

Malgré la brutalité du patronat, du gouvernement et de la police cambodgienne, une résistance a commencé à émerger du côté des travailleuses ces dernières années. En effet, ce développement exacerbé de l’industrie du textile et de la chaussure a aussi favorisé le développement d’une nouvelle classe ouvrière de plus de 500000 travailleurs, jeune et majoritairement féminine. La plupart de ces ouvrières du textile (90%) étaient des paysannes qui ont migré vers les villes à la recherche d’un emploi. Malgré cela, et malgré les dures conditions de travail et le fait que beaucoup ont des contrats très précaires, les travailleuses sont parvenues à mettre en place leur syndicat, le Free Trade Union (FTU). D’après le Financial Times, celui-ci regroupait plus de 80000 ouvrières en 2010. La force de leur organisation leur a permis d’avancer dans les méthodes de lutte et dans leurs revendications.

Pour exemple, les travailleuses de l’entreprise Wing Star Shoes, qui produit des chaussures pour la marque Asics et emploie 7 000 ouvrières, ont freiné la production en mars dernier et ont bloqué la route principale d’accès à l’usine pendant une heure, réclamant une augmentation de salaire et de meilleures conditions de sécurité au travail.

D’après Say Sokny, ouvrière de 29 ans membre du syndicat, le salaire et l’insalubrité sont deux des revendications principales. En effet, « les conditions de travail sont si mauvaises que les travailleuses font régulièrement des malaises dans l’atelier, à cause de la chaleur, du manque de ventilation, de la dénutrition, de l’exposition aux produits chimiques et des longues journées de travail ».

Malgré tout, les luttes des travailleuses de sont multipliées et leurs revendications ont évolué. Le FTU a déclaré que plus de 85 000 travailleuses du textile de 101 usines s’étaient mises en grève ou avaient mené d’autres types d’actions en 2012.

En décembre dernier, l’entreprise Kingsland, qui produit de la lingerie pour Walmart et HM, a fermé et a licencié toutes ses travailleuses sans aucune indemnité. Dès le 3 janvier, 200 travailleuses ont campé devant l’usine pour empêcher les propriétaires de déménager les machine, et le 27 février, 82 d’entre elles ont entamé une grève de la faim. Deux jours plus tard, Walmart et HM ont accepté de débloquer 200 000 dollars pour les indemniser, un fait inédit dans ce pays où les entreprises ont pour habitude de laisser les travailleur-se-s sur le carreau sans un sou.

Malgré les appels répétés du premier ministre, Hun Sen, qui le 28 mars a imploré les travailleuses d’en finir avec leur grève et leurs protestations, ces dernières n’ont pas cessé et se sont même approfondies. Deux actions ont notamment été menées pour la réintégration de déléguées qui avaient été licenciées (tout comme les milliers de travailleuses de l’usine taïwanaise Can Sport Shoes, qui se sont mises en grève le 22 mai), et une mobilisation a eu lieu à la porte d’un commissariat pour exiger la libération de 7 travailleuses accusées d’avoir incité à la protestation.

Dans un contexte où « la grande majorité des travailleuses sont embauchées avec des contrats à durée déterminée, qui ne dépassent généralement pas les 3 mois », le syndicat se prépare à entamer une série de luttes pour l’embauche en CDI de toutes les travailleuses.

L’affrontement des travailleuses de l’usine textile Sabrina avec les forces de police ce lundi 27 mai n’est qu’une action d’une lutte bien plus large dans laquelle des dizaines de milliers d’ouvrières du textile s’investissent pour commencer à se battre contre les conditions de travail brutales qu’elles subissent.

Et elles ne sont pas seules, comme on a pu le constater avec l’indignation et la colère suscitées par l’effondrement de l’immeuble-usine au Bangladesh le mois dernier, ou encore avec les actions à répétition des ouvriers d’autres pays comme la Chine, où une nouvelle génération ouvrière est en train de faire ses preuves sur le terrain de la lutte de classes [2]. Cela montre que leurs principaux alliés pour en finir avec le despotisme capitaliste sont à trouver du côté du puissant prolétariat de millions de travailleurs et travailleuses de la région. Aujourd’hui, alors que la présence de femmes dans les rangs ouvriers est de plus en plus importante, leurs revendications doivent être portées par l’ensemble des travailleurs, et leurs luttes contre l’oppression seront inévitablement une nouvelle source d’énergie pour la lutte de l’ensemble de la classe ouvrière.

 

Juan Andrés Gallardo, 29/05/13

 

[1] Voir « Made in Bangladesh. Le massacre de Dacca et la rébellion des ouvrières textiles », M. Barois, 08/05/13, www.ccr4.org/Made-in-Bangladesh

[2] Lire à ce sujet « La crise mondiale provoque une seconde vague de grèves ouvrières en Chine », Y. Le Bras, 05/12/11, www.ccr4.org/La-crise-mondiale-provoque-une

 

 

SOURCE : http://www.ccr4.org

 

 

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