INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
L’hiver du patriarcat (1975)
Categories: Féminismes, Reliques

L'hiver du patriarcat

 

Si vous lancez, à la cantonade, le moi « famille » lors d’une assemblée féministe, vous ne risquez évidemment que le sarcasme ou le haussement d’épaule en évoquant cette structure paléolithique. Non qu’il s’agisse d’un mot tabou ou qu’il y ait contradiction radicale entre l’éclatement de la structure familiale et les mouvements en faveur de la libération de la femme, mais ceux-ci ne veulent être le plus souvent que l’instrument de brisure, que la déduction logique de toute réflexion sur la condition de la femme, et sur cette position stratégique prépondérante qu’elle a occupé dans la constitution de la famille. L’auteur n’a pas voulu faire une enquête ou un sondage auprès des mouvements de libération de la femme, mais recueillir quelques témoignages significatifs.

Faut-il rappeler que seul l’asservissement de la femme a pu de tout temps assurer à la famille son rôle économique et politique, son existence même, toutes les justifications morales, théologiques, affectives ne venant que postérieurement et comme renfort ? Dès lors, la fêlure à la fois sociale et familiale devenant de plus en plus voyante, il ne convenait pas aux mouvements féministes d’édicter les règles de la libération, encore moins de livrer les éléments susceptibles de sécréter une nouvelle idéologie de la famille.
Tout au plus pouvaient-elles tenter de créer
ne serait-ce qu’à un niveau restreint les conditions nécessaires à l’invention d’autres formes relationnelles. D’où la création de camps lesbiens, de communautés féminines prenant collectivement en charge la « progéniture », voire de communautés mixtes tentant de mieux réussir le partage des tâches domestiques que dans les expériences tentées antérieurement.

Est-ce à dire que les féministes ont toujours dit « motus » quand on évoquait la famille et la structure relationnelle qui pourrait lui faire suite ? Non, mais il leur semblait prématuré, quand l’identité de la femme n’était pas encore définie, de vouloir déterminer la structure sociale qui en découlerait. Toutefois, les prises de position en la matière ne manquent pas et ont pris schématiquement trois formes : des études historiques approfondies dont la plus complète reste sans doute celle d’Engels, des travaux critiques sur le rôle politique de la femme dans la famille actuelle (de Simone de Beauvoir à Shulamith Firestone), enfin des œuvres fondamentalement créatives mettant en scène les conditions de la libération afin de faire naître spontanément et par l’imagination des fragments de société bouleversée : l’ouvrage le plus exceptionnel, de ce point de vue, restant les Nouvelles Lettres portugaises.

 

Inventer de nouvelles structures d’échange

 

Actuellement, et à l’intérieur des mouvements existants, la réaction est souvent désemparée ; ainsi le témoignage de cette militante du mouvement Choisir :

« Notre grande faiblesse, à nous qui sommes opposées à la famille, est de ne pouvoir que difficilement proposer une structure d’échange. Personnellement, la seule recherche qui me semble intéressante est de tenter de briser le rapport dominant/ dominé à l’intérieur du couple, qu’il soit lesbien ou hétéro. Dans l’absolu, on peut dire que toute forme qui briserait ce rapport serait bonne. Par contre, la mise en commun des enfants, comme dans certaines expériences socialistes, me paraît inquiétante, car elle peut rapidement aboutir à l’endoctrinement. Quant à l’interchangeabilité des rôles, la législation — ne serait-ce que par le congé parental — pourrait y aider. »

Pour Louisette Blancquart, journaliste à L’Humanité et auteur de Femmes, l’âge politique (éd. Sociales) – « féministe, dit-elle, parce que communiste » —, il semble qu’une structure de faible dimension soit nécessaire au développement de l’enfant et à l’épanouissement de l’adulte :

« Je pense qu’une cellule réduite — qu’elle s’appelle famille ou d’un autre nom — est indispensable à l’épanouissement social. On ne peut envisager de couples à l’échelon de la planète, mais des petites collectivités et mille manières différentes de les reconstituer. »

Ne pensez-vous pas que dans une société où l’égalité ne serait plus une utopie, on puisse imaginer une disparition de la famille, de même que les marxistes avaient annoncé un dépérissement de l’Etat ?

« La famille change de forme avec l’évolution de la société. Il semble que le matriarcat n’a jamais existé, sinon la filiation matrilinéaire. Les hommes ont toujours eu le pouvoir et les femmes, ayant un rôle plus grand dans la reproduction, en ont eu un mineur dans la production. Mais aujourd’hui, il y a moins de mortalité infantile, la faiblesse de la femelle, comme pour les autres mammifères, est un handicap moins important quand la production et la guerre ne reposent plus sur la force physique. Rien n’a changé depuis des millénaires alors que les rapports de production ont considérablement évolué. La famille est héritée de cette structure ancienne. »

Dès lors, le rapport, femme, enfant, restera-t-il inchangé ?

« Le petit de l’homme, né immature, a besoin pour s’identifier d’un adulte qui ne change pas tout le temps, et qui crée des liens privilégiés avec lui. qui serve de référence par rapport à une petite collectivité. Il semble que la nécessité d’un homme et d’une femme plus proche que les autres, et d’un certain nombre d’autres qui aident à l’identification, s’impose. Mais les structures économiques sont radicalement différentes. La famille s’adaptait à un type de société où 70 % des femmes ne travaillaient pas… Je dirai donc aux femmes : prenez dès aujourd’hui la moitié du pouvoir… Seul un petit nombre d’hommes détient aujourd’hui le pouvoir politique. Ils le prennent dans la lutte des classes, les femmes aussi… »

 

Renverser les rapports sociaux dans la famille

 

Championne de l’éco-féminisme et l’une des militantes les plus radicales et les plus lucides, Françoise d’Eaubonne s’exprime en ces termes :

« Ce n’est pas la situation actuelle de la famille qui est inacceptable, c’est son existence même. Ce qu’il y a d’actualisé dans cette question, c’est que, tout comme le prolétariat « devenu non-sens meurtrier par excellence » (communiqué des saboteurs de Fessenheim à la presse), de plus en plus depuis 1968 les masques de la vérité tombent, les alibis s’effritent, les situations — celle du salarié, celle de la femme, de l’homme, de l’enfant dans la famille — tombent eux aussi comme des feuilles mortes. C’est l’hiver du patriarcat et du capital qui fait apparaître les infrastructures si bien ramifiées que cachaient jusque-là feuilles et fleurs du spectacle. De plus en plus, il est difficile de faire croire aux gens qu’ils doivent « gagner leur vie », vendre leur force de travail dans un monde qui regorge de marchandises inécoulées, comme de fixer les relations sexuelles dans le mariage et la procréation au moment où le sexe est devenu consommation comme le reste, et où la « défense de ne pas jouir » succède à l’antique « défense de jouir ».

Quels types de transformation la structure parentale serait-elle amenée à subir si l’égalité entre l’homme et la femme entrait vérita­blement dans les faits, engendrant de nouveaux rapports sociaux ?

« Il n’y a pas à transformer la structure parentale, car l’égalité vécue de l’homme et de la femme ne pourra exister et engendrer un bouleversement total des rapports sociaux que dans une société sans classes, décentralisée techniquement, autogérée, où la représentation serait remplacée par la démocratie directe. Il va sans dire que ce type de société entièrement nouveau ne peut que se fonder sur un renversement total des rapports entre sexes et sur la disparition de la cellule familiale. Déjà, dans le monde existant, des cellules de base se différencient de la « structure parentale » et prouvent qu’il ne s’agit pas d’utopie : dans certains kibboutzim, la mère allaite indifféremment son enfant et celui des autres, sous couleur d’une joyeuse récréation qui retire l’aspect « corvée » de l’allaitement et donne à l’enfant non pas une mais des mères, et à la mère non son mais tous les enfants. Chez les Dogons, en voie de disparition, l’enfant élevé par la communauté ne développe pas un moi individuel mais un moi de groupe et n’a aucun sens de la propriété. »

L’appellation de l’enfant du nom de sa mère vous paraît-elle souhaitable, et pour quelles raisons ?

« Cela m’est absolument égal. Le « nom » est le début du rôle. On devrait pouvoir en changer autant que l’on devrait abolir tous les rôles. De toute manière, ce n’est pas la transmission du nom par la mère qui fait la prépondérance féminine comme l’a cru faussement Bachofen. »

 

Vers une société sans couples

 

Les groupes militant en faveur de la libération de la femme refusent en général l’accusation qui leur est faite de vouloir faire passer la famille patriarcale à une famille de type matriarcal. Une structure qui impliquerait l’égalité de fait et de droit entre les deux membres du couple reste à imaginer ; comment la voyez-vous ? Une structure qui permettrait l’interchangeabilité et la mobilité complète des couples vous paraît-elle possible ?

« Le matriarcat n’est pas plus à souhaiter que le patriarcat et aucune féministe ne le réclame. La solution matriarcale ne pourrait qu’être poussée à l’extrême limite logique par l’extermination de tous les mâles comme l’a imaginé Valérie Solanas et comme je me suis amusée à en inventer les conséquences dans le Satellite de l’Amande. C’est de la poésie. Uniquement. Le couple lui-même, qui subsistera quelque temps à la famille — comme association sexuelle et affective à deux — ne pourra assurer la transition entre la société familiale et la société sans couples que par la plus large ouverture possible. Cette mutation est déjà une réalité. »

Qu’est-ce qui, dans votre passé, vos expériences personnelles ou la relation que vous avez eue de ces expériences, vous paraît porter les prémices de structures relationnelles profondément différentes ?

« Mon enfance s’est déroulée dans une famille exceptionnellement unie ; le couple parental d’où je descends vécut un amour sans failles jusqu’à la mort de mon père. C’est pourquoi j’ai mis beaucoup de temps à comprendre qu’il s’agissait d’une structure sociale appelée à disparaître et dont la majorité d’exemplaires était profondément malfaisante. S’il put y avoir, dans l’immense caution d’inhumanité de la cellule familiale, une petite part d’authenticité qui l’a aidée à se maintenir si longtemps, si des rapports presque vrais d’amour ont pu être noués entre membres d’un couple et entre parents et enfants, ce n’est pas, ce ne peut être dans notre actuelle famille libérée, avec éducation sexuelle et mobilier design, conseillers conju­gaux, etc., mais ce ne put être que dans les formes du passé, les plus oppressives, familles féodales ou du XIXe siècle, là où l’inhumanité plus directe et plus brute de l’oppression ménageait des replis d’authenticité au niveau d’un amour-sexualité, enfants d’une « vie » individuelle-métier artisanal — bref tout ce que les débiles passéistes mettent en avant et qui ne fut que l’adoucissement permettant à l’être humain le plus opprimé — le travailleur — ou le plus aliéné — le bourgeois — de continuer à supporter sa survie grâce à ces miettes de vie.
C’est de cet alibi qu’il ne peut plus être question comme je le disais à l’instant, car les conditions économiques et sociales ont bien trop évolué par rapport à cet aménagement, et l’inhumanité du Système est apparu pour ce qu’il est : intolérable.
En devenant moi-même ce qu’on appelait une « jeune fille »et donc l’éventuelle moitié d’un couple, j’ai vécu l’enfer dans une incompréhension totale de cette vérité : il m’était impossible de former un couple à l’image de ce qu’avaient été mes parents ; j’ai eu deux enfants sans père ; mes maux ont pris fin le jour où j’ai compris que ma responsabilité n’était, ne pouvait être réduite qu’à l’absence de lucidité, et qu’au lieu de représenter un échec excep­tionnel, je partageais le lot de tout le monde.
J’ai pu alors m’interroger sur la vérité de ce qu’on m’avait donné pour allant de soi : l’amour, la fixation à un être (obligatoire à partir d’un certain âge) et l’amour des enfants et l’instinct maternel. J’ai compris peu à peu tout ce qui se cachait derrière ces grimaces et qu’il fallait oser savoir que son instinct, son moi profond, le cri toujours bâillonné qui monte de vous a raison contre le « monde entier », à savoir : le Système, cet « avorton surnaturel » dont parle Marx.

 

Les enfants sont des otages

 

Pour résumer : la famille est la courroie de transmission entre le Pouvoir, quel qu’il soit, et le futur citoyen, prolo, cadre, patron, enfant. C’est la famille et l’école qui font d’un enfant un « adulte » par la violence. Mais le Pouvoir exerce également sa contrainte sur les parents (surtout la mère — par le moyen de l’enfant ; l’enfant est son otage, son chantage. Toute personne qui n’a à vendre que sa force de travail — 99 % des gens —, sitôt qu’il devient père ou mère est obligé de se soumettre. Il doit travailler, et travailler à n’importe quoi, pour n’importe quel prix. Cela appartient à mon vécu. J’ai fait de la littérature alimentaire à cause de mes enfants. La prostitution du prolétariat — manuel ou intellectuel — est la conséquence directe d’un tel chantage. A présent que mes expériences m’ont instruite, je porte dans les manifestations un écriteau personnel : « Refusons l’école, la famille et le travail. » C’est un trio indissoluble.
Les femmes ne se libéreront qu’avec les enfants contre le patriarcat, société de classes où le « travail » n’est qu’une mystification et une aliénation dans 7 cas sur 10, à l’époque où le salariat n’est plus qu’un dinosaure toujours vivant. C’est en rapport étroit avec mon vécu et mon observation du monde que je puis parler ainsi. »

Comment envisagez-vous l’insertion et le rôle de l’enfant et des personnes âgées dans la structure que vous imaginez ?

« Commençons d’abord à penser en d’autres termes qu’ « insertion » et « rôle ». Les gens n’ont pas à être insérés quelque part, mais à être eux-mêmes et à être heureux. L’idée d’insertion relève toujours de l’économique : la place occupée dans la chaîne (double sens du terme) de la productivité. La société de démocratie directe et d’autogestion décentralisée (multiplication des conseils et des communes) sera la première où les enfants et les personnes âgées seront à leur place : celle de leur choix. Car ce qu’ils ont de précieux (réservoir et source de l’enfance, potentiel de tout ce qui est vie et que la société passée ou actuelle a transformé, transforme toujours en mort ; et souvenir, transmission des variétés du passé et des « trucs », exemple d’une mort qui soit vraiment la mort et non plus absence arrivée à sa saturation, le fait de la vieillesse), tout ce qu’ils ont de précieux, donc de sans prix, établira la primauté de la valeur d’usage sur les ruines de la valeur d’échange, Cela n’a plus rien à voir avec le « rôle ». Le mécanisme inerte des structures doit laisser place au courant continu de la vie. Et l’orange cessera d’être mécanique. »

Sans doute n’est-il déjà plus question, dans les considérations qui précèdent, de la structure familiale. Et cela est logique. A moins de sombrer dans le réformisme familial quelle que soit l’étiquette politique qui le recouvre et qui vise seulement à une meilleure insertion du sexe féminin dans l’industrie publique, la famille, relaie pour la femme de l’idéologie patriarcale, ne peut avoir de lendemain dans l’hypothèse d’une société où elle ait repris ses droits. Qu’importe même, à la limite, que les témoignages sus-cités n’aient pas été multipliés. Le grave aurait été qu’ils soient à verser au nombre des sempiternelles critiques formulées à l’encontre de la famille et dont on croirait qu’elles finissent par la maintenir, tant elles laissent à penser qu’elles ne sont pas indissociables des structures qui les portent.

« Quand le bourgeois se révolte contre le roi, écrit une des Maria coauteur des Nouvelles Lettres portugaises, ou quand le colon se révolte contre l’empire, c’est seulement un chef ou un gouvernement qu’ils attaquent, à part ça tout reste intact, leurs affaires, leurs propriétés. leurs familles, leur place parmi leurs amis et connaissances, leurs plaisirs. Mais si la femme se révolte contre l’homme, rien ne reste intact… ».

 

Annie Daubenton

 

SOURCE : Annie Daubenton, « L’Hiver du patriarcat »,  Autrement, n° 3, « Finie, la famille ? Traditions et nouveaux rôles » 1975, p. 33-38.

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