INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
Un siècle d’antiféminisme

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L’émission « Scalp/Reflex » (Radio Libertaire 89.4, Paris) a reçu le 21 juin 2001 Christine Bard. Féministe et historienne (à l’université d’Angers), elle a publié plusieurs ouvrages dont Les Femmes dans la société française au XXe siècle (Armand Colin, 2001). Il nous a semblé intéressant de retranscrire ici une partie de cette émission portant sur un ouvrage qu’elle a dirigé, Un siècle d’antiféminisme (éditions Fayard, 1999).

No Pasaran : Qu’est-ce qui t’a poussée à travailler sur l’antiféminisme ?
Christine Bard :
Cela manquait, contrairement aux ouvrages sur l’histoire du féminisme, de plus en plus nombreux. Il y avait bien quelques connaissances éparses, mais pas de livre entièrement consacré à l’antiféminisme. L’idée était de montrer que l’antiféminisme, c’est-à-dire l’opposition au féminisme, aux revendications des féministes, à la personne même des féministes, au principe de l’égalité des sexes, s’est manifesté de manière très variée aussi bien dans le domaine culturel que dans le domaine politique. Voilà le message que nous avons essayé de faire passer, avec plus d’une trentaine d’auteurEs (une majorité de femmes, quelques hommes) dans Un siècle d’antiféminisme. L’ouvrage se divise en trois grandes périodes qui sont d’ailleurs les mêmes que celles de l’histoire du féminisme. De la fin du XIXe siècle aux années 1920, une période plutôt émancipatrice où le féminisme et l’antiféminisme sont forts. Ensuite, des années 1930 aux années 1960, une période de glaciation et même de régression pour les femmes : le baby-boom, l’idéologie nataliste, familialiste. Puis à partir des années 1960 jusqu’à nos jours, à nouveau une période d’émancipation où l’on voit l’antiféminisme continuer sous une forme plus ou moins différente.

Dans cet ouvrage, tu as mis en avant un certain nombre de peurs dont se nourrit l’antiféminisme. Peux-tu nous éclairer sur les angoisses masculines que peuvent susciter les revendications des femmes de ne plus être enfermées dans le rôle qu’on leur attribue habituellement ?
Tout progrès du féminisme déstabilise l’identité masculine. Puisque les féministes justement espèrent changer les rôles, certaines même espèrent abolir le système à deux genres. Dans le livre, c’est étudié surtout à travers des romans. Mais aussi à travers la peinture, par exemple, le fantasme de la géante, le fantasme de la femme-féministe-dominatrice se traduit esthétiquement par une figure de géante qui écrase des hommes minuscules. A noter que ce fantasme a un siècle, mais qu’il se perpétue aujourd’hui notamment dans plusieurs publicités Kookaï.

Un autre argument développé par les antiféministes, de manière très forte à l’époque du baby boom et du triomphe du familialisme, mais qui revient de manière récurrente dans l’histoire, est d’assimiler les féministes à une menace pour la famille.
Au XIXe siècle, c’est évident pour presque tout le monde que la famille est garante de l’ordre social en général. Toute atteinte au Code civil qui garantit les droits du pater familias, détenteur de l’autorité sur son épouse et ses enfants, est ressentie comme une menace d’explosion de la société. Or les féministes portent atteinte à cette organisation familiale en demandant que la famille devienne une petite démocratie avec des droits égaux pour l’homme et la femme. C’est évidemment perçu comme déstabilisateur pour la société et extrêmement dangereux pour la natalité.

Justement tu parles dans ton ouvrage de cette pseudo-menace des féministes pour la natalité, pour la nation.
C’est une caricature dont usent les antiféministes. Pour resituer le féminisme de la Première vague (de la fin du XIXe siècle aux années 1920), la tendance très majoritaire est la tendance réformiste. Cette tendance est nataliste. Ce sont des féministes qui défendent la famille, qui désapprouvent la contraception et s’opposent à l’avortement. Il existait cependant une minorité féministe révolutionnaire, radicale, et néo-malthusienne [1] se battant pour le droit à l’avortement et à la contraception, pour la liberté sexuelle, contre la pudibonderie bourgeoise, etc. Souvent les antiféministes ne considéraient que ce courant-là, le plus subversif en ignorant des formes les plus réformistes.

Un autre pan de l’argumentaire antiféministe, c’est l’idée que le féminisme serait contre-nature et irait à l’encontre de cette fantasmatique nature des femmes.
Selon le point de vue patriarcal, le rôle social des femmes est toujours justifié par la nature. La nature a voulu que les femmes soient avant tout des épouses et des mères. Comme le féminisme tend à remettre en cause ce rôle, en tout cas ce rôle exclusif, le féminisme est forcément perçu comme contre-nature. Contre-nature aussi, parce qu’associé à l’homosexualité. Les lesbiennes sont par définition indépendantes des hommes : indépendantes affectivement, sexuellement et économiquement. Or l’homosexualité est fortement réprouvée sur le plan moral. L’Eglise évidemment la condamne, mais aussi les sexologues, les médecins… Dans le contexte de l’époque, le fait que le féminisme soit connoté par l’homosexualité est une critique ravageuse.

L’antiféminisme touche autant la culture sociale que politique. Nous voudrions aborder la question de la gauche et de l’extrême gauche, de leur position par rapport au féminisme et en particulier le mouvement ouvrier qui au début du siècle n’a pas été épargné par l’antiféminisme.
Les ouvriers même les plus révolutionnaires, à la fin du XIXe jusqu’au début du XXe, pour la plupart rêvent que l’ouvrière devienne ménagère. Il s’agit d’éviter que les femmes aillent à l’usine. Les femmes sont alors payées moitié moins que les hommes, elles sont surexploitées… Il ne faut pas oublier dans le tableau très noir des conditions de travail des femmes le droit de cuissage qui est largement pratiqué. Mais travailler est souvent une obligation, vu les très faibles salaires et surtout, c’est une condition de l’indépendance des femmes. C’est aussi cette possibilité d’indépendance financière qui est combattue par les ouvriers.

Une autre raison de l’antiféminisme du mouvement ouvrier notamment syndicaliste, c’est la peur de perdre des emplois, que les femmes « volent » les emplois aux hommes. C’est la préférence sexuelle.
C’est la défense du travail masculin, une constante dans l’histoire, qui d’ailleurs est toujours d’actualité. Quand le travail de nuit a été interdit en 1892, les syndicats ont trouvé que c’était très bien, que cela protégeait l’ouvrière. Est-ce que le droit doit faire une différence entre les sexes ? Je pense que non. Le travail de nuit est tout aussi nuisible pour les hommes que pour les femmes.
L’antiféminisme du mouvement ouvrier tient aussi à des raisons pratiques. Dans les partis politiques, mais c’était la même chose dans les syndicats, les hommes se sentaient bien entre eux. C’est ce que l’on appelle l’homosocialité, qui constitue, justement, l’identité de genre. Enfin, je pense que dans l’antiféminisme du mouvement ouvrier, il y a une autre crainte, celle de la concurrence du mouvement féministe. C’est au moment où le mouvement féministe est devenu très fort, qu’il s’est autonomisé, que le mouvement socialiste et le mouvement syndicaliste ont renforcé leur antiféminisme.

Si on avance un peu dans le siècle, en mai 68, le mouvement libertaire révolutionnaire reconnaît la lutte des femmes, mais en fait un peu une lutte secondaire en privilégiant d’abord la lutte des classes.
Ce n’est pas nouveau. C’est l’éternelle histoire du mouvement ouvrier, même si certaines de ses branches ont été intéressées par le féminisme. Dans la tradition marxiste, dans la tradition anarchiste, on trouve de très beaux textes sur les femmes parfois écrits par des hommes. Mais l’émancipation des femmes n’est jamais prioritaire.

Un autre argument d’extrême gauche est d’assimiler le mouvement féministe à un mouvement bourgeois.
Cet argument apparaît en 1907 dans la conférence de la Deuxième Internationale. Clara Zetkin qui était la responsable du mouvement des femmes socialistes en Allemagne, affirma le principe de l’incompatibilité entre le socialisme (avec toutes ces tendances y compris révolutionnaires) et le féminisme. Elle a été suivie et cela a cassé ce qui était en train de se mettre en place : il y avait des féministes, souvent des institutrices, plus rarement des ouvrières, mais quand même des femmes des classes populaires, qui étaient à la fois féministes et socialistes. L’orthodoxie socialiste s’est imposée, surtout en France, et pour longtemps.

Si la gauche est antiféministe, l’extrême droite incarne la forme la plus marquée et la plus structurée d’antiféminisme.
Les historiens qui s’intéressent à l’extrême droite feraient bien d’intégrer l’antiféminisme comme l’une des composantes idéologiques majeures du discours de l’extrême droite. Quand on lit les nombreux ouvrages sur l’extrême droite, c’est complètement minimisé. Dans Un siècle d’antiféminisme, cette question est étudiée par exemple dans l’article de Colette Cosnier sur la série des Brigitte de Berthe Bernage. Cette romancière très populaire écrivait des romans d’initiation pour jeunes filles et le modèle, c’était Brigitte. Et bien dans le discours que tient Brigitte aux lectrices, on peut lire des phrases entières du Maréchal Pétain. C’est ainsi que le discours d’extrême droite se banalise à certains moments et peut toucher les femmes.

Le clivage habituel gauche-droite est loin d’être aussi simple en matière d’antiféminisme. Et aujourd’hui ? On entend dire qu’il y a eu libération des femmes que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais n’y a-t-il pas quelque chose de plus pernicieux, en tout cas de moins visible, à savoir la réification du corps des femmes au travers de l’offensive publicitaire et de la pornographie ?
Je suis d’accord avec cette analyse. Si l’antiféminisme a été ringardisé par le féminisme, cela ne veut pas dire qu’il a disparu effectivement. Mais il faut aller le chercher ailleurs. Ce qui se passe au niveau de la publicité ou de la pornographie a une dimension antiféministe, mais c’est surtout du sexisme pur. Le tout est vendu sous l’étiquette « libération sexuelle ». Ce n’est évidemment pas cette libération sexuelle-là que rêvaient les féministes dans les années 70, mais le commerce et les gros sous finalement s’en sont mêlés.

Si dans l’imaginaire collectif, tu dis que l’antiféminisme est ringard, le féminisme aussi est complètement ringardisé.
Complètement ringardisé, je ne pense pas ; un peu, certainement, en grande partie à cause du rejet plus global des discours et pratiques politiques des années 68. Le radicalisme de ces années-là n’est plus compris aujourd’hui. Beaucoup de jeunes trouvent les féministes « excessives » et lorsque je demande des exemples, c’est l’image des militantes du « Women’s Lib » brûlant leurs soutiens gorges qui vient à l’esprit des jeunes femmes. Ce stéréotype est risible, mais il est aussi instructif de constater que l’un des plus grands mouvements non violents du siècle est systématiquement considéré comme « violent » ! Si l’exemple des dessous féminins marque autant, c’est bien, aussi, parce que la mise en cause, par les féministes, de la féminité imposée, déstabilise les normes contemporaines du genre, et les filles qui en sont porteuses, souvent à leur insu.
Les préjugés tels que « le féminisme c’est un truc américain, c’est des hystériques mal baisées » ont la vie dure, pourtant, ils ne résistent pas à une discussion sérieuse de 5 minutes. Je ne suis pas prof pour rien, je crois profondément à la pédagogie et au dialogue. Une bonne explication peut faire tomber des préjugés. Ce n’est pas le seul moyen de lutter, mais ça peut jouer. Toujours par souci pédagogique, mais aussi pour être plus efficace dans les luttes qui restent à mener, il me semble important de souligner les acquis. Si on regarde le XXe siècle, ce n’est pas l’antiféminisme qui a gagné la partie, c’est le féminisme. Les femmes ont gagné des droits en matière d’éducation, de sexualité, de droit au travail, de possibilité de faire des carrières, de faire de la politique, de militer… On est dans une démocratie, très imparfaite d’accord, mais où l’égalité des sexes est inscrite dans la constitution.
Par ailleurs, pour finir de répondre à votre question, toute critique du féminisme n’est pas antiféministe ! Mais ces critiques ne sont pas toujours bien informées, entre autres parce que les luttes féministes manquent beaucoup de visibilité médiatique. En fait, il n’est pas très sérieux de gloser sur « le » féminisme, il s’agit d’un combat très diversifié, avec des « spécialisations » : violences sexuelles, prostitution, centres de femmes battues, Planning familial, mouvement pour la parité, Marche mondiale des femmes, CADAC, luttes contre la lesbophobie, recherches féministes à l’Université, luttes contre le sexisme à la manière des Chiennes de garde ou de La Meute, etc. Des sujets comme la parité ou le travail de nuit des femmes divisent les féministes dont on ne peut oublier que, par ailleurs, elles ont souvent des engagements politiques et syndicaux qui les influencent et parfois les séparent.

L’absence d’oppression n’est pas encore effective. D’ailleurs, il nous semble qu’Un siècle d’antiféminisme montre que l’histoire n’est pas un continuum linéaire de progrès constants, qu’il y a des retours en arrière, des régressions et qu’on n’est pas du tout à l’abri de cela, même aujourd’hui.
C’est pour cela que j’employais le mot vigilance tout à l’heure, en pensant, par exemple, à l’IVG. Malgré les efforts des sociologues féministes et de la Marche mondiale des femmes, la paupérisation des femmes depuis vingt ans me semble vraiment peu prise en compte, de même que les discriminations dont les salariées sont toujours victimes. En France, le Droit est peu ou prou égalitaire, mais les lois sont mal appliquées. J’ai le sentiment qu’un grand bond en avant a été accompli avec la loi de 2000 sur la parité. Maintenant, on remarque davantage l’inégale représentation des hommes et des femmes dans diverses assemblées, pas seulement politiques. Certes les résistances sont fortes : 10 % des femmes au Sénat, très peu de femmes maires… Mais on commence à parler de « parité domestique », c’est un début, pour poser le problème de l’extrême inégalité de répartition des tâches éducatives et ménagères. La gravité du sexisme me parait encore très mal mesurée (il existe une loi antiraciste, mais pas de loi antisexiste, indice parmi d’autres). Mais les recours juridiques ne suffisent pas. Les collégiennes et les lycéennes d’aujourd’hui subissent des violences sexistes plus fortes que dans les générations précédentes ; l’environnement culturel des jeunes est nettement plus violent qu’autrefois. C’est très inquiétant, les causes en sont multiples et complexes, car les jeunes hommes violents sont d’une certaine manière eux aussi des victimes. Mais Flora Tristan, cent cinquante ans plus tard, a toujours raison : il y a plus prolétaire que le prolétaire, sa femme… Chaque époque, chaque génération réinvente son féminisme, je crois qu’on le réinvente d’autant mieux que l’on connaît son histoire et celle de ses adversaires…

[1] Malthus est un pasteur anglais qui a défendu le principe du contrôle de la population, dans une perspective très réactionnaire, pour éviter que les classes populaires ne deviennent trop nombreuses et donc trop dangereuses pour les classes possédantes. Les néo-malthusiens ont gardé l’idée du contrôle des naissances, non pas par l’abstinence comme le prônait le pasteur Malthus, mais par les moyens de contraception modernes y compris le préservatif masculin.

SOURCE : No Pasaran

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