INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
Turquie : travaux pour femmes
Categories: Monde : MOAN, Travail

Des gens sans importance 1955.02

Des travaux d’intérêt public pas vraiment dans l’intérêt des femmes

Juste au moment où Ahmet Davutoğlu [Premier Ministre turc] annonçait le nouveau pack de mesures pour l’Emploi en déclarant « Le nombre des travailleurs d’intérêt public va augmenter et dans ce secteur 120 mille nouveaux emplois seront crées », j’ai touché par maladresse le bouton de la télécommande. Je suis tombée sur les infos d’une chaîne locale. Une info ayant pour titre « Les anges des parcs ». « Les travailleuses ont retroussé les manches afin d’embellir les parcs et jardins de la ville. 34 ouvrières qui ont commencé à travailler dans le cadre du programme d’emplois d’intérêt public, il y a 7 mois, nettoient les parcs et jardins tout au long de la journée et avec le salaire qu’elle reçoivent pour embellir la ville, elles contribuent au budget de leur foyer. Parallèlement elles mènent une lutte contre ceux qui dégradent les fournitures des jardins tout en créant de la beauté. » dit une voix off.

Le micro est tendu à une des femmes. Elle parle toute timide, toute honteuse : « Il nous reste 2 mois, après ce sera encore le chômage. Ce serait bien si ce travail continuait ». Une autre un peu plus vaillante délivre ses soucis « Nous, on est là pour travailler, et certains hommes pour humilier, pour agresser. Pour ne pas se trouver seule, nous nous déplaçons à 3, à 5. On a peur ».

La voix off intervient aussitôt : « La ville est plus belle avec elles… »

Aussi bien jardinières que éboueurs, que gardiennes, que bonnes, et aussi la déco de la ville…

L’artère de l’économie, l’esclave de la société… Poussées dans le besoin, puis utilisées presque dans des conditions d’esclaves, en leur disant « si vous voulez cette aide, il faut que vous la méritiez », ces femmes sont exploitées pour « l’intérêt public », pour des travaux dans les parcs et les jardins, de ménage des bâtiments administratifs, jusqu’aux travaux de peinture et de ravalement.

Rappelons nous ces deux petites infos, écrasées sous les manchettes des articles sur la « croissance » couvrant les pages “économie” des journaux :

Une femme qui avait demandé une aide à la Préfecture pour subvenir aux frais scolaires de ses enfants travaille pour « l’intérêt public », afin de justifier l’aide qu’elle reçoit, et en faisant le ménage de l’école, meurt en tombant par la fenêtre. Son fils de 12 ans pleure à son enterrement : « J’aurais aimé ne pas apprendre lire et écrire, et maman tu ne serais pas montée sur cette fenêtre »

Un groupe de femmes qui plantent des fleurs sur les plates bandes d’une route se font écraser par un camion qui perd son frein. Une femme meurt sur le champs. Et en montants les blessés dans l’ambulance on entend une voix qui pleure : « S’il vous plait, ne m’emmenez pas à l’hôpital. Je n’ai pas d’assurance santé. Je ne peux pas payer ».

Engels, dans son livre « La situation de la classe laborieuse en Angleterre», décrit les pauvres qui balayent les rues, nettoient les excréments des animaux, transportent les eaux usées des égouts à ciel ouvert. La majorité de ces pauvres sont des femmes et des enfants qui s’épuisent de faim et de maladies. Ils font ces travaux en échange d’aides qu’ils perçoivent de l’Eglise. L’année est 1845, et leur boulot s’appelle également « travaux pour le bénéfice de la société ». Va savoir qui est cette « société ». Il est évident que ces femmes lui sont très utiles, mais elles n’en reçoivent aucun « bénéfice ».

« Le programme de travail pour l’intérêt public» apparait en 2004 par l’initiative des Préfectures qui commencent à faire travailler les pauvres « en échange des aides qu’ils reçoivent ». C’est appliqué jusqu’en 2008 sans aucune base légale. Puis l’infrastructure législative se prépare et aujourd’hui il devient le papier doré des pack d’encouragement.

Avec l’argument « nous allons augmenter le nombre des emplois pour les femmes », le pouvoir AKP avance également la thèse que la plus importante raison du chômage serait « le manque d’éducation » et prépare l’emballage en avançant l’idée qu’il éduquerait les femmes grâce au « Programme d’intérêt public ». Or le programme concerne majoritairement les travaux qui nécessitent le moins de qualification et d’éducation, que déjà les femmes fournissent. La sélection se fait prioritairement ciblant des personnes qui perçoivent des aides sociales, c’est à dire les femmes. Les femmes, habituées à supporter les conditions les plus difficiles, qui sont poussées dans la nécessité, préfèrent avoir un travail, même avec des salaires très bas, et des mauvaises conditions que de rester au chômage.

Le poids du chômage est toujours mis sur le dos du chômeur « incapable ». En plaçant les personnes en échange d’aides, sans sécurité, sans avenir sur des postes qui doivent être occupés par des ouvriers titulaires, la notion de « travail » change également et menace aussi ceux qui ont un travail.

Le fait de dire « Le nombre de travailleurs d’intérêt public sera augmenté » veut signifie que le nombre de femmes transformées en esclaves va augmenter. Cela veut dire que des masses forcées à endosser toute sorte de fardeaux, travailleront condamnées à la grâce du Pouvoir et au bon gré du Capital, sans sécurité ni avenir, sans pouvoir se considérer comme de vrai-es employé-es, sans pouvoir se plaindre. Si notre soucis est de vivre et de travailler dans la dignité, il est obligatoire qu’aussi bien les chômeurs que ceux qui ont un travail disent : « cet intérêt public n’est pas dans notre intérêt ».

SOURCE : http://kedistan.fr

 

 

 

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