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Les monologues du vagin, une pièce réac?

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La pièce « Les monologues du vagin » annulée parce que jugée non inclusive pour les transgenres

Un groupe d’étudiantes du Mount Holyoke College (1) a décidé d’annuler sa représentation annuelle des « Monologues du vagin », alléguant que cette pièce excluait l’expérience des « femmes » transgenres qui n’ont pas de vagin.

Depuis l’annonce de cette décision la semaine dernière (mi-janvier 2015), plusieurs médias, commentateurs de théâtre et militantes féministes ont discuté de la pertinence de présenter, sur un campus universitaire contemporain, une pièce sur la sexualité féminine écrite il y a une vingtaine d’années.

« Projet Théâtre », le groupe de Mount Holyoke qui produit le spectacle, a affirmé avoir pris cette décision après avoir consulté les étudiantes au sujet des « Monologues du vagin ».

C’est d’abord Yvonne Dean-Bailey, une étudiante de Mount Holyoke, qui a rapporté sur le site web conservateur Campus Reform (1) la décision d’abandonner les représentations de la pièce au sein de cet établissement d’enseignement pour les femmes. Selon l’article, les étudiantes avaient reçu la semaine précédente un message par courriel qui expliquait les motifs de l’annulation.

« Dans le fond, le spectacle offre une perspective extrêmement étroite de ce que signifie être une femme, dit le message courriel. Le genre est une expérience vaste et variée qu’on ne peut simplement réduire à une distinction biologique ou anatomique, et beaucoup de celles qui ont participé au spectacle ont ressenti un inconfort croissant à devoir présenter un matériel réducteur et exclusif. » (2)

Erin Murphy, étudiante aux études supérieures et présidente du « Projet Théâtre », a confirmé au Daily Hampshire Gazette l’exactitude du courriel rapporté. Elle a aussi évoqué que le groupe de théâtre projette de présenter sa propre production sur les genres, qu’il intitulerait « Le Corps de l’étudiant. » (Note de Sisyphe : autrement dit, rendre le féminin invisible dans le langage). E. Murphy n’a pas répondu à la demande de commentaire du Inside Hiher Ed.

« Les monologues du vagin » se concentrent sur des femmes qui parlent de leur corps et, en particulier, sur le corps de la dramaturge. De nos jours, la pièce est jouée, souvent autour de la Saint-Valentin, dans des centaines de campus à travers le monde. Lors des spectacles de la Saint-Valentin, on collecte des fonds au profit des groupes locaux qui luttent contre les violences faites aux femmes.

Mais ce n’est pas la première fois que « Les monologues du vagin » font l’objet de critiques. À ses débuts, certain-e-s lui reprochaient de décrire ce que peut être un vagin pour une femme blanche occidentale en excluant les expériences d’autres femmes (3). La pièce a aussi suscité l’hostilité au sein de certaines universités confessionnelles (4) qui lui reprochaient de ne pas respecter les valeurs religieuses traditionnelles enseignées. Certaines ont interdit la pièce.

Ce qui cause problème au sujet des « Monologues du vagin », ce sont les répétitions et les règles à suivre pour produire le spectacle, dit Suzan Reverby, professeure en études sur les femmes et le genre à l’Université de Wellesley. Cela est compréhensible, dit-elle, car le nom de sa créatrice, Eve Ensler, est attaché à chaque production.

Mais c’est aussi une source de tension pour les groupes qui souhaitent jouer la pièce différemment. Alors, au cours des dernières années, plusieurs campus ont produit des adaptations des « Monologues du vagin » écrites par des étudiantes et des membres de la collectivité locale. C’est ce qui s’est produit à Wellesley l’année dernière, ajoute S. Reverby.

La pièce ne s’adresse pas à tout le monde, rien ne peut de toute façon s’adresser à tout le monde, ajoute-t-elle. Mais la pièce peut encore signifier quelque chose pour quantité de femmes et elle donne à des étudiantes l’occasion d’évoquer les limites qu’elles perçoivent dans sa production. La pièce – comme le montre cette controverse – déclenche toujours des discussions sur les rapports des femmes à leur corps.

Le défi auquel sont confrontées les étudiantes de Mount Holyoke est de trouver un moyen de créer un espace sûr où les transgenres puissent se sentir à l’aise de discuter de la pièce, même s’ils ont le sentiment qu’elle ne les représente pas, ajoute S. Reverby.

Beaucoup d’universités pour les femmes étudient leurs protocoles afin de clarifier leur relation avec les étudiants transgenres et Mount Holyoke a été un des premiers établissements à annoncer qu’elle accueillerait ces étudiants (5). Bien sûr, la plupart des représentations des « Monologues du vagin » ont eu lieu dans des institutions mixtes, non pas dans des institutions pour femmes. Alors, la pièce a été régulièrement jouée devant un public étudiant dont les membres n’étaient pas tous dotés d’un vagin.

Lors d’une interview avec l’auteur Howard Sherman, un défenseur des arts, Ensler a déclaré que sa pièce n’a jamais été conçue pour parler de toutes les femmes et qu’elle approuve de nouvelles adaptations (6). Les femmes, avec ou sans vagin, ont besoin d’une voix, dit-elle.

Ensler défend également sa pièce dans un article qu’elle a signé le 19 janvier 2015 dans le Times (7). Elle se dit surprise que des étudiantes d’Holyoke puissent penser que sa pièce n’inclut pas les transgenres. Au cours des dix dernières années, dit Ensler, elle a proposé un monologue optionnel basé sur des entrevues qu’elle avait réalisées avec des femmes transgenres.

« L’inclusion ne consiste pas à nier nos expériences distinctes et à tenter de les effacer en faisant semblant qu’elles n’existent pas », écrit la dramaturge. « L’inclusion consiste à être à l’écoute de nos différences, et à honorer le droit de chacun-e de parler de sa réalité, sans subir de l’oppression, de la bigoterie et de la répression ».

Suzanna Walters, une ancienne étudiante de Mount Holyoke, est professeure de sociologie ainsi que directrice du programme d’études sur les femmes, les genres et la sexualité à l’Université de Northeastern. Elle s’attend à ce qu’il y ait parmi les étudiant-es beaucoup de débats intelligents sur le retrait des « Monologues du vagin », et elle respecte leur droit de produire la pièce de leur choix.

Mais elle s’est montrée attristée de la façon dont les étudiantes ont choisi de faire connaître leur décision – en critiquant l’oeuvre d’Eve Ensler comme « essentialiste, réductrice et non intersectionnelle », a-t-elle déclaré. Elle a publié à ce sujet une lettre (8) sur le site web pour « One million Rising », une campagne contre la violence faite aux femmes.

Il ne faudrait pas confondre inclusion et discrimination, dit-elle, bien que les discours académique et féministe les confondent fréquemment. Le simple fait qu’une pièce ou un livre n’inclut pas la voix des transgenres n’en fait pas une oeuvre transphobe. L’absence d’une voix n’est pas du tout la même chose que l’expression délibérée de la haine ou de la discrimination : le danger de tout cela est que nous perdions de vue la discrimination réelle et le sectarisme, ajoute Walters.

« Toutes les pièces et toutes les oeuvres littéraires sont les produits d’un contexte historique particulier qui les a inspirées. « Les monologues du vagin », poursuit Walters, est une pièce toujours pertinente en tant qu’outil pour les organisations féministes et pour mener des collectes de fonds. Et cette pièce restera pertinente aussi longtemps qu’existeront des problèmes comme la violence sexuelle et un contrôle étroit du corps et de la sexualité des femmes. »

Kaitlin Mulhere

Traduction libre : Élisabeth Guerrier et Micheline Carrier

Notes

1. Mount Holyoke College est une institution d’enseignement supérieur ou université très sélective pour femmes spécialisée dans les arts libéraux. Elle est située à South Hadley, Massachusetts, États-Unis. Elle fait partie des « Seven Sisters », un groupe d’universités très élitistes pour femmes, bien qu’aujourd’hui elle soit la seule des sept à n’admettre toujours que des étudiantes. Fondée par Mary Lyon sous le nom de Holyoke Female Seminary en 1837, elle est le la plus ancienne des Sept Sœurs. Une université d’arts libéraux est une classification de l’enseignement supérieur aux États-Unis (Liberal arts college). Le but de ce type d’éducation est de dispenser une connaissance générale du monde. Au Québec, on parlerait sans doute de sciences humaines. Ce type d’université est courant aux États-Unis et au Canada, mais aussi aux Pays-Bas et en Allemagne. http://fr.wikipedia.org/wiki/Mount_Holyoke_College
2. « All-women’s college cancels ’Vagina Monologues’ because it’s not feminist enough ». Note de Sisyphe – Alors pourquoi invoquer le fait que les femmes transgenres n’ont pas de vagin ?
3. « Rose-Colored Vision », 17 janvier 2006.
4. « The ’Vagina Monologues’ Test », 7 avril 2006.
5. « Trans Applicants Welcome », 3 septembre 2014.
6. « Of Vagina Monologues And Dialogues, On Stage And On Campus », 17 janvier 2015.
7. « Eve Ensler : I Never Defined a Woman as a Person With a Vagina » (« Je n’ai jamais défini une femme comme une personne possédant un vagin »), 19 janvier 2015.
8.
“A open letter to Mount Holyoke College regardant The Vagina Monologues”, le 20 janvier 2015.

SOURCE : « Inclusive Dialogues », le 21 janvier 2015.

 

 

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