INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
Rêves et jeunes filles
Categories: Sexualité

coup-de-torchon-02-gÀ quoi rêvent les jeunes filles ?

Documentaire d’Ovidie notamment visible sur Dailymotion

À la rencontre de la sexualité 2.0

Le 23 juin prochain sera diffusé sur France 2 dans la case Infrarouge mon documentaire À quoi rêvent les jeunes filles ?. Entre la rédaction des premières lignes du synopsis et la diffusion il se sera déroulé plus de trois années de maturation. Le point de départ ? Je m’en rappelle comme si c’était hier. Nous étions en mars 2012, et nous découvrions le rapport parlementaire de la sénatrice Chantal Jouanno intitulé Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité. Chantal  Jouanno ne le sait sans doute pas, mais c’est à l’origine en réaction à ce texte que j’ai fait ce film.

À cette époque de nombreux journalistes quelques peu feignants s’étaient servi de ce rapport en le simplifiant à l’extrême. Rappelez-vous, c’est à se moment-là que l’on a vu pulluler des articles et reportages sur les concours de mini-miss ainsi que sur l’influence du porno sur les ados. Tellement simpliste, tellement spectaculaire, plutôt que de s’intéresser aux autres problèmes de fond évoqués dans le rapport. Oui il était question de l’érotisation des petites filles (étaient évoquées entre autres les photos de fillettes publiées en 2011 dans le magazine Vogue), et également de pornographie. Mais ces deux exemples n’étaient pas les seules cibles du texte, ils faisaient partie d’un tout. Il était question de représentation des corps féminins dans la musique, la publicité, les jeux vidéos, et tout ce qui constitue l’ensemble de notre environnement culturel. Mais s’interroger sur le sexisme dans la société, pour la presse c’était bien moins aguicheur que de titrer sur le porno comme ultime menace pour la santé mentale des enfants.

J’ai d’ailleurs été confrontée récemment à cette dénaturation lorsque la diffusion de mon documentaire a été annoncée. Télé 2semaines a par exemple écrit :   »L’ancienne actrice de films X a réalisé une œuvre choc consacrée à la place de la pornographie dans la culture des jeunes« . On notera la volonté de faire rentrer dans des cases (« ancienne actrice X« , non pas réalisatrice et auteure, balayant ainsi d’un revers méprisant de la main tout le travail journalistique que je peux faire tout au long de l’année. Non, non, c’est sans doute en qualité d’actrice X que j’ai réalisé ce film, c’est plus identifiable et plus graveleux. Et puis on relèvera l’emploi du mot « choc« . Un peu plus et ils disaient que l’argent du service public était investi dans le porno). Ça puait le racolage. Et le pire est que l’influence du porno sur les jeunes n’est même pas vraiment le sujet de mon documentaire (comme si finalement je n’étais capable que de parler de porno et rien d’autre). Il est question de l’impact sur notre rapport au corps d’internet et des nouveaux moyens de communication dans leur ensemble qui constituent une forme de miroir moderne. Parler de l’influence du porno sur les ados, c’est un peu l’histoire du sage qui pointe la lune, c’est-à-dire une réflexion bien trop simpliste. Vouloir interdire le porno, les jeux vidéos, les mini-miss, internet, ou que sais-je encore, ce serait comme donner un cachet d’aspirine pour une tumeur au cerveau. Je n’approuve pas cette « médecine » politique qui se contentent de soigner uniquement les symptômes parce que c’est plus facile, je préfère les traitements de fond.

Mais revenons au rapport Jouanno, point de départ de ma réflexion. Faire un film binaire avec, d’un côté, les féministes conservatrices ne pouvant maîtriser leur panique morale, et d’un autre, les libertaires du cul en mode « tout va très bien madame la marquise » leurs oeillères bien solidement fixées, aurait été totalement contre-productif. Car si avec Chantal Jouanno nous sommes en désaccord total sur l’analyse et les dangers de ce qu’elle appelle « l’hypersexualisation » (qui, comme par hasard, ne concerne que les filles et pas les garçons), et encore plus sur les bribes de solutions répressives à apporter (sérieusement, vous trouvez vraiment que le sexisme a disparu de notre société depuis que nous avons interdit les très anecdotiques concours de mini-miss ?), il n’empêche que je ne peux qu’approuver certains constats. Elle affirme dans son rapport que « le primat de l’image dans une société qui ne l’a pas intégré dans son éducation, la libération sexuelle dans une société qui n’a pas achevé la construction de l’égalité entre les sexes, conduisent à l’hypersexualisation des adultes comme des enfants« . La question qu’elle pose au sujet de la charrue de la libération sexuelle mise avant les boeufs de l’égalité fait mouche. C’est une question qui m’a secouée, car oeuvrant moi-même à mon petit niveau dans un registre militant en faveur d’une totale liberté totale de disposer de son corps. Il m’a semblé important à cet instant de me remettre en question : aurait-on merdé quelque part ? Il me semble fondamental que tout(e- militant(e) puisse se remettre en question de temps à autre.

Aussi, la question à mon sens n’est pas de savoir si les jeunes filles se « putanisent » (pour reprendre un terme lu à l’époque dans la presse), ni si les catins feraient mieux de rallonger leurs jupes et rester au bercail histoire de rassurer leur parents. La vraie question pour moi est celle-ci : Cette génération est-elle plus libre, ou au contraire plus aliénée que les précédentes ? C’est à cela qu’il faut répondre, en prenant bien soin de ne pas laisser notre jugement être parasité par nos principes moraux. La libération sexuelle a-t-elle été récupérée ? Nous prônions une libération sexuelle féminine, affranchie des clichés masculins. Nous revendiquions le fait de dénuder nos corps imparfaits, parfois poilus et celluliteux, nos seins mous trop petits ou trop grands. Et aujourd’hui nous voyons arriver, avec angoisse, une génération de jeunes filles obsédées par la perfection corporelle, à tel point qu’elles peuvent s’en affamer ou épiler leur vulve avant même d’être sexuellement actives. Dans un désir de faire tomber un certain nombre de barrières morales que nous jugions obsolètes, nous prônions la diversité des pratiques sexuelles. Désormais, nous entendons des témoignages de jeunes filles se demandant s’il est indispensable de passer par la fellation et la sodomie lors des rapports sexuels. Notre soif de libération sexuelle aurait-elle été dénaturée, transformée en une servitude devenue sexy ? Les messages d’émancipation que nous avons souhaité transmettre seraient-ils devenus source d’une nouvelle forme d’aliénation ?

Le développement de mon film a, à partir de la focalisation autour de ces questions, pris un tour complètement différent. J’ai laissé le rapport Jouanno là où il était et l’ai oublié, et je suis allée à la rencontre des premières concernées, les filles de 14 à 25 ans, pour recueillir leur parole. J’ai rencontré énormément de monde durant cette phase d’écriture, amassé des centaines de pages, ai écouté également des personnes travaillant en centre de planification. J’ai bu les paroles de personnes comme Marie-Pierre Martinet, secrétaire générale du Planning Familial, ou encore comme le sociologue Michel Bozon pour qui l’analyse des chiffres a bien plus de valeur que toute tentation de jugement moral. Il a fallu également que durant toute cette phase d’écriture je me libère de mes propres préjugés car j’en ai surement moi aussi, en tant que femme, en tant que mère, en tant que féministe en général. Surtout, ne jamais porter aucun jugement, ne jamais au grand jamais céder à la tentation du « c’était mieux avant ».

(À quoi rêvent les jeunes filles ?, produit par Christophe Nick / Yami2, le 23 juin sur France 2)

SOURCE : blog d’Ovidie

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