INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
Canada : anciennes combattantes

Hugo Eugenio Pratt, 1927-1995 (2)La vie après l’armée

Maya Eichler de la Mount Saint Vincent University crée un nouveau centre d’études interdisciplinaire des questions militaires, notamment les défis particuliers des femmes à leur retour à la vie civile

Un jour de janvier, Mary Claire Caine, une ancienne militaire de l’armée de l’air américaine, trouve un message rageur sur son pare-brise. Son auteur était furieux à l’idée que la conductrice s’était garée dans un espace de stationnement réservé aux anciens combattants. « Cette personne m’a probablement aperçue au moment où je sortais de ma voiture, a raconté Mme Caine à sa station de télévision locale, et voyant que j’étais une femme, a présumé que je n’étais pas une ancienne combattante. »

Quand Maya Eichler, professeure d’études politiques et féministes à la Mount Saint Vincent University de Halifax, a entendu parler de cette histoire, elle était consternée mais pas surprise. « Quand les gens pensent à un ancien combattant, c’est habituellement l’image d’un homme qui leur vient en tête, dit-elle. Les femmes sont absentes de nos récits de vétérans. »

Maya Eichler est bien placée pour le savoir. Auteure de l’ouvrage Militarizing Men: Gender, Conscription and War in Post-Soviet Russia, Mme Eichler se spécialise dans les problématiques hommes-femmes, la réforme militaire amenée par les femmes (en particulier les mères des soldats russes) et le lien persistant entre les idéaux masculins et militaires. Elle applique désormais ses observations sur les normes régissant les distinctions entre les sexes à la réinsertion des anciens combattants dans la société canadienne.

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’innovation sociale et l’engagement communautaire, elle inaugurera cet été le nouveau Centre for Social Innovation and Community Engagement in Military Affairs de la Mount Saint Vincent, financé en partie par la Fondation canadienne pour l’innovation. Mme Eichler espère que le centre sera un lieu propice « à de nouvelles conversations entre les militaires et les civils ». Ce sera aussi l’épicentre de ses propres travaux, notamment d’une nouvelle étude, la première du genre, sur l’impact des spécificités sexuelles lorsque les soldats canadiens quittent la vie militaire. « Certains enjeux se recoupent, dit-elle. Les anciens combattants, hommes ou femmes, sont aux prises avec les mêmes problématiques de santé mentale, de recherche d’emploi et autres. Toutefois, d’autres aspects sont particuliers à chaque sexe. Cela dépend de l’effet qu’auront sur le retour du soldat à la vie civile les perceptions de ce qu’est un  ̎vrai  ̎ homme ou une  ̎vraie ̎ femme. »

 

En marge de ses recherches, Maya Eichler a réuni un groupe de professeurs de Mount Saint Vincent issus de différents champs d’études qui s’intéressent aux questions militaires. « Nous souhaitons recueillir un éventail plus diversifié des récits de guerre, explique-t-elle. Pas seulement ceux de soldats et d’anciens combattants, mais aussi ceux de réfugiés, de participants aux activités de maintien de la paix, de membres des familles. Ces expériences personnelles complexifient le portrait de la guerre. C’est le cas lorsqu’on prend en compte les distinctions entre les sexes. On obtient un tableau de la guerre plus réaliste, plus fidèle et spontané : on constate les coûts à long terme, tant dans la sphère publique que sur le plan privé, les coûts sociaux et humains. Il ne s’agit pas uniquement d’inclure les femmes. »

Cependant, « inclure les femmes » est déjà un début. Au cours des cinq dernières années, depuis le financement attribué en 2010 à l’Institut canadien de recherche sur la santé des militaires et des vétérans, un réseau de 36 universités, les recherches sur les anciens combattants au Canada se sont multipliées. Pourtant, même si les femmes représentent 15 pour cent des soldats canadiens et près de 10 pour cent des Canadiens déployés pendant la guerre en Afghanistan entre 2001 et 2014, la plupart de ces recherches portent sur les hommes. « Nous sommes ravis des travaux menés par Maya », déclare la directrice de l’Institut Alice Aiken, présidente du département de physiothérapie de la Queen’s University à Kingston, en Ontario, et elle-même retraitée de l’armée. « L’étude des distinctions entre les sexes dans le processus de transition est un nouveau domaine d’investigation qui me paraît important. Les gens vivent différentes expériences dans l’armée. Et différentes expériences quand ils en sortent. » Selon Mme Aiken, les conclusions de Maya Eichler pourraient toutefois être contre-intuitives. « À mon avis, les femmes s’en tirent mieux : nous avons plus de facilité à nous vendre, nous avons toujours eu à le faire, surtout dans un milieu à prédominance masculine. »

Medric Cousineau, retraité des Forces canadiennes et fondateur de Paws Fur Thought, un organisme à but non lucratif qui jumelle des chiens d’assistance avec d’anciens combattants des Forces armées canadiennes, est un homme au franc-parler qui a sa propre idée sur la question. Selon lui, Maya Eichler constatera que l’isolement dont souffrent les anciens combattants dans la société – « l’absence d’une expérience commune est un bon point de départ » – est plus marqué chez les femmes. « Il y a cinquante ans, les femmes militaires étaient des employées de bureau ou des infirmières, ajoute M. Cousineau. Aujourd’hui, l’armée compte des femmes qui participent à des opérations très intenses. Quand elles réintègrent la société, les gens ne comprennent pas ce qu’elles ont vécu. »

Les connaissances limitées dont nous disposons sur les expériences des anciennes combattantes, tirées des enquêtes sur la vie après le service militaire réalisées par le ministère des Anciens combattants, semblent indiquer que ces femmes doivent relever des défis particuliers. En moyenne, elles subissent une baisse de revenus plus importante et, selon au moins une étude, elles sont plus exposées à l’état de stress post-traumatique. De nombreuses études américaines récentes révèlent pour leur part que les anciennes militaires sont moins enclines à réclamer les avantages auxquels elles ont droit et elles sont plus susceptibles de souffrir de traumatismes liés à des agressions sexuelles survenues durant leurs années de service. Elles ont aussi du mal à adhérer aux idéaux féminins stéréotypés. « Les anciennes combattantes ont parfois dû adapter leur identité de genre afin de s’intégrer et de faire leurs preuves, poursuit Maya Eichler. L’invisibilité est aussi un facteur : la participation des « femmes soldats » aux combats n’est pas nécessairement reconnue par leur propre famille qui ne les considère pas comme des militaires à part entière. » Quant aux hommes, des recherches américaines nous apprennent que le besoin de se conformer aux idéaux masculins peut dissuader d’anciens combattants à solliciter de l’aide. « Cela est perçu comme un signe de faiblesse », précise Mme Eichler.

Cynthia Enloe, une professeure chercheuse en sciences politiques à la Clark University, au Massachusetts, qui se spécialise dans les questions militaires et les enjeux hommes-femmes, soutient qu’une telle analyse de la vie après le service militaire peut élargir notre perspective sur la société en général. « Il ne s’agit pas seulement des anciens combattants, mais aussi des civils canadiens. De ce qu’ils attendent ou non des anciens combattants, hommes et femmes. De ce qu’ils sont prêts à entendre ou non, dit-elle. Cela nous renseigne sur les perceptions des gens – camarades de travail, famille et amis – qui vivent avec les anciens combattants, et les pressions qu’ils exercent sur eux. »

SOURCE : http://www.innovation.ca

 

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