INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
Un féminisme califal ?

Sydney Parkinson 1745-1771 (2)Extrait de l’article « Califat et barbarie » paru sur DDT21:

Un féminisme califal ?

« Si on veut prendre le contre-pied de la culture occidentale,
la femme au foyer est une figure alternative
. »31

Il n’existe aucune autorité féministe qualifiée pour juger du féminisme ou non de l’État islamique. Cela peut paraître surprenant mais, indubitablement, la question taraude les spécialistes et journalistes qui s’intéressent à la question des femmes djihadistes, et le mot féminisme revient sans cesse sous leurs plumes, diversement qualifié : « califal », « pseudo », «dévoyé», « tordu », « post », « anti », etc. Les plus djeun’s évoquant même un djihad version girl power.

C’est dans les années 1990 qu’est apparu un « féminisme islamique ». Les militantes qui s’en revendiquent puisent inspiration et justifications dans les sourates du Coran qui, selon elles, révèlent un message d’égalité et de justice. La période pré-islamique, la Jahiliya, ère de désordre et d’ignorance, aurait été caractérisée en Arabie par le laxisme, la promiscuité et une sexualité non-contrôlée. L’islam y met fin en codifiant précisément dans le Coran les questions de mariage, filiation, héritage, etc. ou en encadrant et limitant juridiquement des pratiques coutumières (comme la polygamie). Le contrôle des femmes et de leur sexualité qui en a découlé est donc historiquement perçu comme synonyme d’ordre, d’équilibre et de paix32. Il s’agirait là d’un grand progrès pour les femmes qui explique que Mahomet puisse être considéré comme « l’une des plus grandes figures universelles du féminisme »33.

L’EI ne se qualifie nullement de la sorte et ne se revendique pas du « féminisme islamique » mais, lui aussi, va chercher dans le Coran mais également dans les hadiths des réponses à la question de « la femme ». Le Califat peut agir contre les femmes tout en prétendant les placer au centre de la société et les protéger.

Les protéger ? Et les femmes chiites, chrétiennes ou Yezidis assassinées, violées ou réduites en esclavage ? [voir première partie] Si elles méritent un tel sort c’est que, dans la logique de l’EI, elles n’entrent juridiquement pas dans la catégorie « femmes » qui ne comprend que les femmes musulmanes. Cette vision est évidemment partagée par les militants et militantes du Califat, les plus motivées de ces dernières étant les djihadistes étrangères.34

« Militantes » et « motivées » car leur engagement est une chose sérieuse. Ici encore, le discours occidental dominant est plutôt de les considérer comme les victimes d’un vil embrigadement, de manipulation ou de maladie mentale ; bien plus que les hommes car bien moins capables de prendre ce genre de décision. Et puis, selon une vision essentialiste encore très répandue, « la femme » qui donne la vie ne peut naturellement pas rejoindre le camp du mal et de la mort. Mais, qu’on se rassure, l’EI est sur des positions similaires.

Les femmes représentent 10 % des volontaires étrangers. Parmi elles, plusieurs centaines d’Occidentales, dont beaucoup de Françaises et de Britanniques, la plupart jeunes (souvent entre 15 et 25 ans) et généralement mieux instruites que leurs homologues masculins, et plus souvent issues de classes moyennes. Pour certaines ce choix est une sorte d’émancipation (ou du moins une fuite) par rapport au milieu familial et culturel d’origine, du moins un acte d’autonomie et de prise de responsabilité, « en contraste flagrant avec la « stratégie culturelle » d’un islam implanté en Europe qui privilégie d’abord l’homme »35.

Leurs motivations sont similaires à celles des hommes : un sentiment d’injustice devant les souffrances du peuple syrien, une révolte contre les discriminations subies par les musulmanes en Occident, le désir d’apporter une aide concrète (plus humanitaire que militaire) mais aussi l’envie de vivre librement sa religion (voile intégral, non-mixité complète, etc.).

Si une poignée d’entre elles, très médiatisées, travaillent pour la police de Raqqa, la principale fonction des femmes du Califat est loin d’être secondaire : être épouse et mère. Pour ces femmes qui ne peuvent manier l’AK47 sur le front, c’est une forme de djihad : « Il n’y a pas de plus grande responsabilité pour elle que celle d’être la femme de son époux », et «la grandeur de sa position, le but de son existence est un devoir divin de la maternité»36.

Plutôt dévalorisé dans nos sociétés, le rôle traditionnel de mère/femme au foyer est présenté par le Califat comme celui « d’une actrice révolutionnaire d’une société radicalement alternative ». 37

Et puis il y a cette étrange « tentation de la dépendance »38, cette apaisante soumission. Mais celle de l’épouse au mari ne serait que relative, formelle, puisque tous deux sont directement soumis à Dieu (Colette Guillaumin parlerait peut-être d’« appropriation divine »). Mais le choix de l’époux n’est pas sans importance, on traverse des continents pour le trouver. Nous ne parlons pas d’un individu particulier, mais de l’homme idéal. Il existe, il risque sa vie au nom de Dieu sur le champ de bataille, c’est le djihadiste : un homme pieux, sincère, honnête, fidèle, courageux, fort, viril et protecteur, qui croit au mariage et la famille39. Un homme qui, les lecteurs de Soral et Zemmour le savent bien, n’existe plus en France. Des centaines de jeunes femmes partent en Syrie pour se marier et fonder une famille avec des hommes de ce genre. C’est leur tâche principale40. Des agences matrimoniales ont même été mises en place dans les villes du Califat afin de faciliter les unions entre djihadistes mais aussi avec des autochtones.

Les plumes de l’EI s’accordent avec les auteurs réactionnaires français41 pour proclamer « l’échec du modèle féminin occidental »42 qu’ils accusent de ne respecter ni les femmes (les obligeant par exemple à côtoyer les hommes, autorisant le nu mais interdisant le niqab) ni la famille (mariage gay, avortement). D’un constat auquel pourraient souscrire des féministes radicales, celui d’une fausse égalité d’autant plus perverse qu’elle tente de faire croire aux femmes qu’elles sont libres, l’EI passe à un discours qui promeut une logique de différence et de réelle complémentarité des sexes.

Il n’est pas simple de balayer d’un revers de main la « sous-culture du girl-power djihadiste » ou « l’empowerment à la sauce djihadiste » qui se fait jour sur les réseaux sociaux 43. Le féminisme ayant réalisé en Occident une partie de son programme, il est souvent caricaturé mais devenu consensuel, ses acquis vont de soi, l’égalité hommes-femmes est partout proclamé, la « théorie du genre » est enseignée à l’école… pourtant les inégalités persistent. De ces contradictions, l’islam extrême fait son miel et se donne des airs anticonformistes.

En accordant une importance si grande au mariage de ses militants, à leur famille (on a vu dans la première partie qu’il avait instauré diverses primes et allocations), le Califat ancre résolument son projet dans l’avenir. Il s’agit d’assurer la production de futurs combattants et prolétaires (la pilule est évidemment interdite sur son territoire). Les femmes djihadistes, sorte d’avant-garde, ont donc un rôle valorisé et sont particulièrement respectées et protégées.

« Particulièrement contrôlées, vous voulez dire ! Discours et hypocrisie patriarcaux que tout cela ! » Sans aucun doute, mais l’idéologie du Califat est ainsi faite et, quoi qu’on en pense, fonctionne.

La participation croissante des femmes djihadistes est néanmoins une source de soucis pour les hommes djihadistes, car l’initiative féminine ravive toujours dans leurs mémoires les conflits de la Jahiliya44. Olivier Roy évoque ainsi pour le djihad syrien une « modernisation paradoxale ».

Notes :

31Géraldine Casutt, « Pourquoi les jeunes filles rejoignent les rangs de l’État islamique », madame.lefigaro.fr, 14 décembre 2015.

32Fatima Mernissi, Sexe idéologie islam, Tierce, 1983, p. 31, 83-84, 88.

33Zahra Ali, Féminismes islamiques, La Fabrique, 2012, p. 61.

34Paradoxe ? Au nom de la classe ouvrière, le PCF brisait des grèves et trouvait des ouvriers pour le soutenir.

35Philippe-Joseph Salazar, op. cit. p. 142.

37Interview de Géraldine Casutt, Le Nouvel Observateur, 9 avril 2015.

38Ibid.

39Farhad Khosrokhavar, « Qui sont les jihadistes français ? », op. cit.

40La rumeur d’un « djihad du sexe » pour le « repos du guerrier » qui a longtemps circulé est une invention.

41Précisons qu’Alain Soral, pour qui l’EI est un pantin aux ordres du Mossad, est dénoncé dans Dar-al-Islam n°7 comme un « complotiste mécréant » pro-iranien.

42Brigade Al-Khansaa, op. cit.

43Hélène Février, Sylvie Braibant, « Les sirènes pseudo-féministes du djihadisme », http://information.tv5monde.com, 20 novembre 2015.

44Fatima Mernissi, op. cit., 1983, p. 88.

SOURCE : http://ddt21.noblogs.org

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