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Israël : maternité boostée

tina modotti 1896-1942 (7)Israël, le tabou des femmes qui ne veulent pas d’enfant

Au pays de l’enfant à tout prix, les femmes qui choisissent de ne pas devenir mères s’opposent au diktat national. Décryptage et témoignages.

Noga, Israélienne, harpiste, membre d’un orchestre symphonique aux Pays-Bas, est aussi à 42 ans « une femme que son mari a quittée parce qu’elle refusait d’avoir des enfants ». L’héroïne de La Figurante (éditions Grasset), le dernier roman d’Avraham B. Yehoshua, figure majeure de la littérature israélienne, retourne dans sa ville natale de Jérusalem remettre de l’ordre dans les affaires familiales après le décès du père. Si l’accueil a été chaleureux et bienveillant en France, le livre avait soulevé une polémique à Jérusalem, à sa sortie il y a deux ans. La raison ? En Israël, celles qui refusent la maternité brisent un tabou national.

Avec en moyenne trois enfants par femme, l’État hébreu a ouvert largement l’accès à la procréation médicalement assistée (PMA). Ce pays de quelque 8 millions d’habitants, qui détient le record mondial (par personne) du recours aux fécondations in vitro, est aussi le seul État où les FIV sont entièrement prises en charge par la Sécurité sociale, quel que soit le nombre de tentatives et ce jusqu’à l’âge de 45 ans. Au point que certains n’hésitent pas à évoquer une « obsession de la fertilité ».

« En Israël plus qu’ailleurs, une femme est considérée comme un être humain incomplet si elle n’est pas mère, confirme Sigal Gooldin, sociologue à l’Université hébraïque de Jérusalem, dont les travaux récents ont dérangé. Certains décideurs politiques ou experts en fertilité n’hésitent pas à comparer une non-mère par choix à une personne handicapée », poursuit-elle. C’est ainsi que Shlomo Mashiach, l’auteur de la première fécondation in vitro israélienne réalisée en 1983, a été jusqu’à parler de la stérilité comme d’un cancer. « Qui serait prêt à renoncer à avoir un enfant ? Personne, excepté une infime fraction de la population israélienne mentalement déséquilibrée », déclarait ce professeur lors d’un débat houleux en 2003 à la Knesset (le parlement).

Comment un tel diktat de la parentalité s’est-il construit ? Sous quelles influences ? « La tradition juive nous ordonne de croître et de nous multiplier. Ensuite, notre pays encourage par idéologie la reproduction en raison de la compétition démographique entre Juifs et Arabes », rappelle la sociologue, citant David Ben Gourion, le fondateur de l’État, qui voilà près de soixante ans avançait « qu’une femme juive ne mettant pas au monde quatre enfants était infidèle à sa mission ».

Autre facteur invoqué, l’appétence des Israéliens pour les technologies innovantes, notamment en matière de procréation médicalement assistée, qui représente 4 % des naissances contre 1 % aux États-Unis. Dans ce contexte, rien d’étonnant à ce que les couples childfree, pour reprendre la terminologie anglo-saxonne, aient du mal à faire entendre leur voix.

Originaire de Ramat-Hasharon (près de Tel-Aviv), Orna Donath se souvient parfaitement du jour où elle a compris que la maternité ne l’intéressait pas. « J’avais 16 ans, je suivais un cours de danse classique. Pendant une pause, j’ai expliqué à mes camarades mon choix. Personne ne m’a prise au sérieux. “Les féministes t’ont fait un lavage de cerveau”, m’a-t-on répondu. J’avais fait mon coming out », raconte cette femme brune de 39 ans au look d’étudiante.

Depuis, des dizaines d’Israéliennes ont confié à Orna Donath leur non-désir de maternité, puisque la sociologue a fait de l’infertilité volontaire son sujet de recherche. Le thème n’avait jusqu’alors jamais fait l’objet d’une étude académique. Pour conduire ce travail d’investigation publié sous le titre Faire un choix : être childfree en Israël, la chercheuse s’est nourri d’entretiens individuels et d’échanges mis en ligne sur le premier forum israélien consacré au débat. « On aurait pu penser que dans un pays en situation de guerre permanente comme Israël, la peur de perdre un enfant à l’armée ou dans un attentat aurait pu avoir une influence, souligne la sociologue. Or, ce facteur joue à la marge. Tout comme les motifs matériels ou financiers. C’est la conviction de vouloir rester en dehors de la maternité qui est d’abord avancée. »

Journaliste pour le magazine féminin la Isha, Daphna Lewy, 51 ans, qui a aussi fait le choix de ne pas avoir d’enfants, estime faire partie des chanceuses. Ses parents, des immigrants d’origine allemande, n’ont jamais critiqué son mode de vie. « Ils accepteraient même que j’aille m’établir sur une île pour élever des kangourous ! » sourit-elle. Mais cette attitude conciliante fait figure d’exception.

« En Israël, la façon la plus rapide d’être paré de l’étiquette de la normalité consiste à devenir parent, dit-elle. Vous pouvez être gay, célibataire, ne pas avoir fait d’études supérieures, ce n’est pas un problème. Ne pas avoir d’enfants en est un. » La législation en matière de traitements de la fertilité permet aux célibataires et aux couples du même sexe d’avoir recours gratuitement à la PMA ; et un testament biologique peut valider le souhait d’une insémination post-mortem. Soit autant de solutions qui ôtent toute légitimité au non-désir d’enfants. « Au Royaume-Uni, où j’ai vécu plusieurs années, la décision de rester sans enfants relève de la sphère privée, s’apparente à un choix de vie, relève Daphna Lewy. Ici, la femme sera bombardée de questions ou de commentaires hostiles par son voisin. »

Une violence verbale dont la parlementaire Merav Michaeli, 48 ans, a souvent fait les frais. Elle incarne la relève travailliste et n’a jamais caché sa décision de ne pas avoir d’enfants. Invitée sur un plateau de télévision, peu après son entrée à la Knesset en 2013, elle est immédiatement prise à partie. « Ne craignez-vous pas de regretter ce choix ? » lui assène un journaliste vedette de la chaîne 10, citant l’illustre actrice de théâtre Lia Koenig, aujourd’hui âgée de 86 ans, qui venait de déclarer « avoir fait l’erreur de sa vie », en ne mettant pas un enfant au monde. Le débat reste donc très vif et même difficile dans un pays où les femmes sont aussi de plus en plus nombreuses à vouloir retarder leur horloge biologique.

Une récente étude réalisée par les économistes Naomi Gershoni (Université de Tel-Aviv) et Corinne Low (Université de Pennsylvanie) a ainsi révélé que la loi de 1994 instaurant la gratuité sans condition des FIV en Israël avait boosté de manière significative la carrière des Israéliennes, en leur permettant de différer leur projet de maternité. Le ministère de la Santé autorise depuis 2010 la congélation des ovocytes pour son propre usage (une pratique appelée don pour soi et non pour autrui), si bien que, paradoxalement, l’âge de la maternité reculant, la réflexion sur les childfree fait malgré tout son chemin. Y compris au pays de l’enfant à tout prix.

SOURCE : Madame Figaro

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