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Guerre & sexisme
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Christine Spengler 1945 (8)“Voir du pays”: Delphine et Muriel Coulin font la guerre au sexisme

Pour leur deuxième long-métrage après 17 Filles, les réalisatrices Delphine et Muriel Coulin signent Voir du pays, qui suit un groupe de soldats, parmi lesquels des femmes, de retour d’Afghanistan. 

Respectivement écrivaine et documentariste, Delphine et Muriel Coulin forment un duo de réalisatrices idéal depuis leur premier court-métrage, Il faut imaginer Sisyphe heureux, sorti en 1997. Révélées au grand public en 2011 par 17 Filles, long-métrage gracieux bâti sur un fait divers spectaculaire -18 filles d’un lycée ayant décidé de tomber enceintes en même temps-, les deux sœurs reviennent avec une nouvelle histoire remarquable. Pour Voir du pays, adapté du roman éponyme de Delphine Coulin, elles ont posé leur caméra au milieu d’un hôtel chypriote où les soldats français, de retour d’Afghanistan, sont invités à passer trois jours pour décompresser.

La sororité n’étant pas un vain mot pour les deux cinéastes, elles ont placé au cœur de l’action des personnages féminins liés par l’amitié et l’adversité –Ariane Labed et Soko dans les rôles des soldates Aurore et Marine, Ginger Romàn dans la peau de Fanny, infirmière. Et ont observé comment s’opérait la cohabitation avec leurs congénères mâles, à l’heure du difficile retour à la vie civile. On a rencontré Delphine Coulin pour parler de ce film engagé, dans tous les sens du terme.

Pour remonter à la genèse du projet, comment l’idée du roman vous est-elle venue?

J’avais envie d’écrire un bouquin sur la violence et les femmes. Nos mères et nos grand-mères ont bien travaillé et désormais, on est élevées dans l’idée que garçons et filles sont égaux. Pourtant, tôt ou tard, on se retrouve toutes face à un homme qui nous pense inférieures. Je suis partie de cette idée-là, mais je voulais aussi traiter de l’amitié féminine. Avant d’être au cœur du film, ce thème était central dans le livre. Je voulais que ces deux filles passent par une épreuve très dure, qui mette en jeu leur amitié. De fil en aiguille, j’en suis arrivée aux femmes soldates.

Qu’est-ce qui vous attirait chez ces dernières?

À chaque fois que j’en ai croisées sur ma route, je me suis demandé ce qui avait bien pu leur passer par la tête pour choisir une telle carrière. Alors que je me pose moins cette question pour les hommes. Je pense pourtant fondamentalement qu’on est égaux et je m’en veux d’avoir ce genre de réflexes. À partir du moment où l’on est en contradiction avec soi-même, ça devient intéressant, c’est là qu’il faut creuser.

Après 17 Filles, votre attrait pour les personnages féminins se confirme…

Dans mes livres aussi, à part Samba, tous mes personnages principaux sont des femmes. Pourtant, je n’aime pas du tout penser que, parce que je suis une femme, je vais traiter de sujets féminins. Mais, parmi les sujets qui m’intéressent, reviennent souvent ces questions: “Qu’est-ce que c’est d’être au monde quand on a un corps de femme ?”,“l’expérience est-elle différente de celle des hommes?” Et c’est pareil pour ma sœur. Peut-être que si j’écrivais avec un homme, ce ne serait pas pareil, mais là, forcément, cette question se pose à certains moments.

Après l’univers très féminin de 17 Filles, les héroïnes de Voir du pays évoluent dans un monde dominé par la virilité. Pour explorer la féminité, faut-il aussi explorer son exact opposé?

Les questions qui se posent aux femmes sont en tout cas plus flagrantes dans un monde aussi masculin que celui de l’armée, où la virilité est érigée en valeur suprême. Dans ce contexte, forcément, les choses se voient mieux -même si la violence masculine envers les femmes n’existe pas seulement à cet endroit. J’ai lu récemment qu’une femme sur cinq souffre de harcèlement sexuel au travail, ça me semble complètement délirant. Ce n’est donc pas que dans l’armée; c’est aussi dans le monde de l’entreprise, de la politique et, bien sûr, du cinéma. Pour moi, la prochaine bataille à gagner, c’est celle-ci: faire bouger les parties de la société qui sont plus réfractaires à cette égalité.

On sent effectivement que vos héroïnes seraient des soldats comme les autres, si leurs collègues mâles ne finissaient pas par les réduire à leur sexe…

C’était une volonté dès le départ, et même depuis l’écriture du livre. Comme je l’ai déjà dit, il me semble qu’en tant que femmes occidentales, on avance dans le monde sans avoir forcément conscience des inégalités et c’est parfois très tard, comme ce fut le cas pour moi, qu’on s’y retrouve confrontées. On se dit qu’on a les mêmes droits, les mêmes devoirs, les mêmes capacités, et puis tout à coup, la réalité tombe comme un couperet.

Comment avez-vous fait, en termes de mise en scène, pour qu’Aurore et Marine soient des soldates à part entières au début du film, avant que cet état de fait ne s’effrite? 

En leur faisant emprunter un chemin qui va du militaire au civil. Au début, chaque soldat n’est qu’une petite partie du grand corps militaire, puis, au cours des trois jours, ils abandonnent les treillis et le matériel qui pèse 40 kilos, comme une carcasse qu’on enlève. Puis ils enfilent le survêtement réglementaire et enfin, vont se baigner: on nous a raconté que, dans la réalité de ces soldats, la baignade constituait souvent un moment assez fort. Quand on a passé six mois harnaché, tendu à l’extrême, dans la poussière, se baigner est vécu comme une renaissance. Pour les personnages féminins, le retour à l’individualité passe par l’expression de leur féminité. Quand Ariane prend son bain, elle retrouve les sensations de l’eau sur sa peau, puis elle se voit comme une femme dans le miroir; du coup, puisqu’elles retrouvent leur féminité, les garçons commencent à les regarder différemment aussi…

Virginie Despentes dénonçait justement le fait que, dans les films, on mette tout le temps en scène les femmes sous la douche ou dans un bain…

C’est vrai, et cette théorie m’avait marquée, je m’en souviens, on était d’ailleurs en pleine préparation du tournage… Sauf que chez nous, le corps n’est jamais érotisé, ce n’est pas comme ça qu’on regarde nos héroïnes. Lors de la scène où elles prennent un bain de minuit nues, elles devaient au départ être en culottes. Mais on s’est dit qu’après leur première soirée à l’hôtel, en ayant sans doute un peu bu, en étant toutes les deux et en ayant envie de s’éclater, elles enlèveraient sans doute leurs habits… C’était davantage par souci de réalisme que d’esthétique.

Comment avez-vous choisi Ariane Labed et Soko pour incarner Aurore et Marine?

Soko m’avait vraiment marquée dans À L’Origine. J’avais vu Ariane Labed dans Attenberg, où elle était hallucinante. Tout son rôle était en grec alors qu’elle ne parlait pas encore cette langue à l’époque: elle avait appris tout son texte en phonétique! Elle est vraiment prodigieuse, et on l’a eue en tête dès le début. La délicatesse de ses traits peut faire croire à une fragilité, et en même temps elle dégage une grande force, qui la rend crédible de bout en bout. En plus, elle a fait six mois d’entraînement, elle a pris des protéines tous les jours… Je ne sais pas qui d’autre aurait pu faire ça.

De même, vous avez banni le maquillage sur le tournage et vos actrices jouent au naturel. Pour quelles raisons?

On a décidé de réaliser ce film sans maquillage car je trouve que dans certains films, le maquillage se voit, et que cela me sort du film. En une seconde, un maquillage trop voyant peut tout décrédibiliser. Il n’y a pas beaucoup de jeunes actrices qui sont, comme Ariane et Soko, sur la pente ascendante, et qui acceptent d’apparaître comme ça. C’est dur d’accepter cette condition, de ne pas voir les rushes et de faire confiance.

Entre 17 Filles et Voir du pays, vous mettez en scène des femmes dont les choix bousculent les idées reçues et déroutent la société. Avez-vous le sentiment que votre cinéma est féministe?

Oui, absolument. Si être féministe, c’est revendiquer l’égalité entre les hommes et les femmes, alors je le suis profondément. Et Voir du pays l’est clairement aussi. Ça m’énerve même que certaines femmes ne veuillent pas s’emparer de ce terme. À Angoulême, on a dîné avec Anne Hidalgo, Isabelle Huppert, on a été invitées dans l’émission de Laure Adler et on a rencontré Marie-France Brière qui coorganise le festival. Ce n’est pas pour faire du name dropping (Rires.), mais discuter un peu avec ces quatre femmes-là, qui sont fortes et brandissent leur féminisme, ça fait du bien. Que Laure Adler ait eu envie de parler de notre film parce qu’il lui semble intéressant de ce point de vue-là m’a littéralement galvanisée. Cette solidarité, cette envie de défendre des valeurs féministes sont nécessaires, et ce, de plus en plus.

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski

SOURCE : cheekmagazine.fr

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