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Free porn day ?
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Christine Spengler 1945 (10)Le free porn day ? « Journée portes ouvertes d’une industrie à l’agonie »

Ce jeudi, c’était le #FreePornDay : l’ouverture gratuite de plateformes de porno payantes. De quoi est-ce le signe ? La réalisatrice Ovidie nous répond.

Ce jeudi 8 septembre, c’est la caverne d’Ali Baba pour certains, le cauchemar de Christine Boutin, très certainement.

Plus de 30 millions d’heures de visages qui gémissent, de sexes en érection, de vagins épilés, de pénétrations digitales, vaginales, anales. Plus de 30 millions d’heures de contenus gratuits. C’est le « free porn day » organisé par des producteurs dont les films sont normalement payants.

Loin des tubes

Sur le site qu’ils consacrent à la journée, il expliquent dans un mélange de minauderie et de vantardise :

« Malheureusement, le #FreePornDay ne dure que 24 heures, même le plus dévoué des fans devra donc faire des choix judicieux. A titre comparatif, le plus gros site gratuit ne propose qu’environ 10 % d’un tel volume de contenu. »

L’espoir est grand : faire entrevoir aux consommateurs de porno une autre pratique. Leur proposer de payer désormais. Loin des tubes, nom que l’on donne aux plateformes de contenus pornographiques gratuits.

Ovidie, documentariste et réalisatrice de films pornographiques, a souvent critiqué les tubes, comme d’autres s’attaquent aux supermarchés. Notamment car la gratuité a des conséquences dramatiques sur les conditions de travail des acteurs et actrices. Nous avons donc voulu discuter de cette journée avec elle. Interview.

Rue89 : Que pensez vous de ce « free porn day » ? Est-ce une bonne idée ?

Ovidie : De loin, pour moi, cela ressemble à une sorte de « journée portes ouvertes » d’une industrie à l’agonie qui ne peut rivaliser avec la gratuité des tubes. À l’heure actuelle, 95 % de la consommation mondiale passe par les plateformes gratuites. Je pense que c’est une façon pour « les producteurs à l’ancienne » de sensibiliser le public aux ravages du piratage.

Il ne faut plus aller sur les tubes ?

Pour moi, la question c’est plutôt : « pourquoi les gouvernements ne légifèrent-ils pas à propos des tubes ? »

D’un point de vue purement légal, les tubes s’appuient sur une loi américaine, le D.M.C.A., qui est un vieil accord obsolète signé en 1998 sous Clinton, c’est-à-dire à une époque où nous, en France, on avait encore des modems 56K et où on se transmettait des fichiers textes sur des disquettes en plastique.

Cette loi autorise n’importe quelle plateforme à uploader du contenu qui n’est retiré que si l’ayant droit se manifeste (en remplissant des formulaires ou en payant un avocat), ce qui est une vaste blague.

À titre d’exemple, une société comme Marc Dorcel m’a expliqué avoir effectué plusieurs millions de demandes de retraits de vidéos ! C’est sans fin, perdu d’avance.

L’autre aspect légal qui pose problème est celui de la protection des mineurs…

Oui, en France il est rigoureusement interdit de mettre à disposition des mineurs du contenu pornographique. C’est la raison pour laquelle les revues porno sont en hauteur et sous cellophane, et les films de catégories 5 ne peuvent être diffusés qu’après minuit sur des chaînes qui ont passé des accords et respectent le double-cryptage.

Or, la plupart des tubes ne comportent aucune limitation d’âge, c’est frontal, accessible 24h/24, gratuit, et cerise sur le gâteau, c’est même référencé par Google. N’importe quel gamin peut se retrouver en deux clics devant une double-anale, et cela ne semble gêner absolument personne.

Se demander pourquoi il ne faut pas aller sur les tubes reviendrait à responsabiliser le consommateur et, finalement, attendre de lui un changement.

Or, dans tout domaine que ce soit, le consommateur ne fait jamais que consommer ce qu’on lui donne à consommer. Ce n’est pas le consommateur qui crée la demande, c’est le capital qui crée l’offre. En l’occurrence, le capital crée une offre gratuite, illimitée, partiellement illégale, et profondément non-éthique.

Je ne crois pas au sursaut du spectateur de porno qui va soudainement décider de « consommer éthique ». De la même manière que les gens consomment des produits issus de multinationales agro-alimentaires tout en ayant conscience des ravages qu’elles engendrent, ils continueront à se ruer sur des sites porno appartenant à des multinationales informatiques.

Parmi les labels ou studios qui participent au « free porn day », lesquels affectionnez-vous et pourquoi ?

Je n’en affectionne aucun particulièrement, la plupart ne correspondent pas à une pornographie qui m’intéresse. Néanmoins, je les sais tous en difficulté économique, ce qui a nécessairement des répercussions sur les conditions de travail des performers mais aussi des techniciens.

Depuis l’arrivée des tubes, le revenu annuel moyen des actrices a chuté de moitié alors que celles-ci sont contraintes de tourner des scènes de plus en plus hard. Et je ne parle pas des scandales sanitaires qui ne cessent d’éclater depuis une dizaine d’années.

J’ai tout particulièrement en tête l’épidémie de syphilis qui a ravagé l’industrie du X tant aux Etats-Unis qu’en Europe durant l’été 2012. Pour quelques poignées de dollars, certains acteurs sont prêts à mettre la santé de leurs collègues en péril. Ce serait un raccourci de dire que les tubes sont directement responsables de l’épidémie de syphilis. Néanmoins ce sont eux qui créent un contexte de misère où tout part à vau-l’eau.

Pour le spectateur, en quoi regarder du porno sur ces sites est différent de ce qu’on voit sur les tubes ?

Je ne sais pas si le contenu est différent, dans le sens où de toute manière les labels qui participent au « free porn day » sont piratés, et où énormément de producteurs exsangues ont fini par passer des accords légaux avec les tubes (accords de redirection vers leurs sites, principalement).

En revanche il faut avoir conscience que ne pas payer a des conséquences : les labels à l’ancienne mettent la clé sous la porte les uns après les autres.

Or ces producteurs à l’ancienne respectaient à peu près le cadre légal, et étaient en contact constant avec les prolétaires en bout de chaîne (les actrices).

Dans un mouvement de panique, les labels se sont mis à produire des scènes de plus en plus hard puisque plus personnes ne payait pour des scènes « classiques ».

C’est ainsi qu’on a vu apparaître des triples ou quadruples anales, de la strangulation, de l’humiliation en tout genre. Les vidéos des anciennes actrices retournées à « la vie civile » continuent à circuler sans leur consentement alors qu’elles ont arrêté il y a parfois plus de 15 ou 20 ans et qu’elles n’ont jamais donné leur accord pour une diffusion gratuite et à grande échelle de leur image.

Certaines ont perdu leur travail, ont été contraintes de déménager, ont été reniées par leur famille pour des prestations effectuées des années auparavant, se font harceler. À l’époque où le porno était payant, il existait une sorte de « pacte sur la vérité » entre le consommateur et l’actrice. Celui qui achetait un film était finalement tout aussi coupable et avait tendance à se taire lorsqu’il reconnaissait une pornstar.

Aujourd’hui il n’y a plus de transgression, ce qui fait que si votre voisine, votre collègue, les camarades de classes de vos gamins, veulent faire circuler une vidéo, il leur suffit de copier-coller le lien et de l’envoyer gratuitement à toutes les boîtes mails. Un simple téléphone portable suffit pour ruiner votre vie en deux minutes.

Sans compter, qu’en plus, sur les tubes les noms des actrices ne sont souvent même pas mentionnés. Les femmes sont réduites à des « tags », elles ne sont plus que des « teen » ou « milf » « ass fucked ». Il n’y a aucune reconnaissance d’altérité : elles ne sont plus que des trous sans nom. Or comment éprouver de l’empathie pour des femmes dont on ne reconnait même pas l’existence ? La plupart du temps les consommateurs s’excitent et se masturbent sur elles tout en les méprisant au plus haut point.

Que répondez-vous aux gens qui ne sont pas prêts à payer ?

Que la gratuité fait des ravages et que c’est valable également pour la musique ou encore le cinéma. À la différence notable que l’industrie du porno ne bénéficie d’aucune aide au financement, contrairement aux autres domaines de création.

En général ces gens disent que « c’est de la merde » et qu’ils ne paient pas pour cela. J’ai envie de leur dire que :

  • 1, personne ne les oblige à consommer de la merde, si vraiment ils estiment que cela fait offense à leur intellect ils n’ont qu’à se masturber sur de la littérature érotique ou sur du cinéma d’auteur.
  • Et 2, que quand ils vont au fast-food, c’est de la merde aussi, ce n’est pas pour autant qu’ils partent sans payer.

Les tubes ont réifié un porno masturbatoire, vite consommé, vite oublié, est-ce possible de revenir en arrière, vers de la lenteur par exemple ? N’est-ce pas une utopie ?

La seule chose qui soit possible est que chaque pays révise ses lois sur Internet. Or nous, clairement, en France, on est totalement hors des clous en ce qui concerne la protection des mineurs. C’est vraiment pour moi le principal problème et, contrairement à ce que la plupart des gens pensent, c’est aussi une grande préoccupation chez la plupart des producteurs « old school ».

Des producteurs historiques comme Dorcel par exemple ou même Woodman et Colmax se sont publiquement manifestés à plusieurs reprises pour une mise en application de nouvelles mesures de protection des mineurs.

C’est quand-même fou qu’on en soit arrivé à un stade où tout le monde s’en fiche tellement que ce sont les producteurs porno eux-mêmes qui réclament des censures !

SOURCE : rue89.nouvelobs.com

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