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Inceste
Categories: Violence

« Les incesteurs sont des hommes comme les autres »

Pour l’anthropologue Dorothé Dussy, il ne faut pas voir l’inceste comme une pathologie, mais comme un mécanisme structurant de l’ordre social.

L’anthropologue Dorothé Dussy, autrice de l’ouvrage Le Berceau des dominations, anthropologie de l’inceste (épuisé, réédité chez Pocket en avril), a mené pendant des années des entretiens avec victimes et auteurs d’inceste.

Dans votre livre, vous évoquez la banalité de l’inceste et allez jusqu’à dire qu’il structure l’ordre social…

C’est tout le paradoxe d’un ordre social qui admet l’inceste mais l’interdit en théorie. Depuis soixante-dix ans en Amérique du Nord, en Europe, en Franc : il y a toujours la même prévalence d’abus sexuels sur mineurs au sein de la famille, qui va de 5 % à 10 % des enfants selon les enquêtes. Ce n’est pas une succession de petites conjonctures qui s’accumulent, plutôt un mécanisme structurant de l’ordre social. Il repose sur le silence autour des pratiques incestueuses : les enfants – et leurs proches avec eux – sont socialisés avec cette injonction au silence et la perpétuent une fois adultes. Elle se transmet ainsi de génération en génération.

Quels sont les mécanismes de cette loi du silence ?

On ne peut pas comprendre le fonctionnement de l’inceste si l’on s’en tient strictement à la relation entre l’incesteur et l’incesté : il faut aussi considérer ceux qui sont autour. L’incesteur – pas forcément le père, mais le beau-père, l’oncle, le cousin, le grand frère – est presque systématiquement un homme qui bénéficie d’une position dominante au sein de la famille. Elle est tout entière enjointe au silence : la conjointe, les autres enfants, les grands-parents, le reste de l’entourage fréquenté au quotidien ou en vacances. De l’agresseur à la victime, la contrainte au silence se joue sur plusieurs registres : celui de la séduction, de la clandestinité (« C’est notre petit secret ») ou de la menace (« Ta mère va souffrir si tu parles »). Parfois, il n’y a même pas besoin de mots. L’inceste fonctionne toujours avec une rétribution : les incesteurs se dédouanent du sentiment d’avoir extorqué un service sexuel à l’enfant en lui faisant un cadeau. Ils ont ainsi l’impression d’avoir rétribué la victime et que l’acte n’est donc pas un problème.

Même une fois révélé, la famille préfère souvent le nier ou minimiser l’inceste, et faire bloc autour de l’agresseur ?

Oui. Le cœur de l’ordre social est le fonctionnement incestueux de la famille. Celle-ci peut très bien fonctionner, même avec un des membres qui en agresse d’autres au quotidien pendant des années. En revanche, au moment du dévoilement, cela s’interrompt. Alors, pour maintenir l’ordre familial, elle se referme autour du silence. En général, en excluant l’incesté qui dévoile les faits. La famille Duhamel est un cas d’école : les enfants Kouchner ne voyaient plus leur mère. A part leur tante et des personnes qui ont pris leurs distances, tout le monde a continué à fréquenter ce cercle familial. Ceux qui ont mené à bien le dévoilement en ont été exclus.

Les incesteurs sont souvent très bien insérés dans la société. Faut-il s’écarter du mythe du monstre incestueux ?

L’incesteur n’est généralement pas un pédophile. Plutôt un homme normal qui s’autorise – quand l’occasion se présente, parce que se sont des viols d’aubaine – à avoir des rapports sexuels avec un enfant de la famille. Il considère que cet enfant est à sa disposition : il le soumet alors à son désir sexuel du moment. Les incesteurs ne sont pas des monstres mais des hommes comme les autres : votre voisin de palier, votre collègue. Rien ne les distingue. S’il y a 5 % à 10 % d’enfants violés, le même pourcentage d’adultes est incesteur. Des hommes normaux, qui s’arrangent à la fois avec la loi et avec le consentement de leur victime. Il savent que le viol est interdit mais ils n’ont pas l’impression de violer ou d’être de sales types. Camille Kouchner le relate bien : son beau père est un homme plus que normal, libre, bien dans sa peau, soutenant et à l’écoute.

Comment remettre en cause cette loi du silence ?

En continuant d’accueillir les dévoilements, mais aussi en s’adressant directement aux hommes dans les campagnes de sensibilisation. Souvent, elles sont plutôt destinées aux victimes, comme si les auteurs n’étaient pas le problème. Or, s’il y a beaucoup d’incestés, c’est parce qu’il y a beaucoup d’incesteurs. Le tabou n’est pas tellement l’inceste lui-même ; c’est la banalisation de violeurs dans la société qui continue de ne pas être dite. Car cela implique de se remettre collectivement en question. Continuer de penser que c’est une pathologie, ou que les incesteurs sont fous, empêche de comprendre les mécanismes et dépolitise la question. Ne pas voir à quel point l’inceste est structurant de l’ordre social est contre-productif.

Propos recueillis par Alexandra Pichard

Source : Libération, 6 janvier 2021

 

En PDF : Le Berceau des dominations, anthropologie de l’inceste

 

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