INCENDO
Sur le rapport entre genres & classes. Revue de presse & textes inédits
Crainte et colère: les femmes et la violence post-révolutionnaire

Un des signaux d’euphorie que l’on n’a pu manquer durant les soulèvements du «printemps arabe» en Egypte et en Tunisie, ce sont ceux émis par les femmes qui ont proclamé qu’enfin elles pouvaient se sentir en sécurité dans l’espace public au sein des sociétés dans lesquelles les niveaux de harcèlement sexuel et de violence contre les femmes laissent en général beaucoup à désirer.

La fusion d’une «citoyenneté mobilisée» – des jeunes et des vieux, des hommes et des femmes, avec ou sans voile, des Musulmans et des Chrétiens – unie en un bloc civil réclamant ses droits restera à jamais une image forte, bien qu’éphémère, des événements qui ont conduit à la chute des régimes de Mubarak et de Ben Ali.

 

Un graffiti dessiné sur le mur d’un édifice de la place Tahrir au Caire, illustrant une scène tristement célèbre, de cette manifestante vêtue de bleu qui fut rouée de coups et déshabillée par des policiers égyptiens.Cette image est devenue le logo du groupe Facebook « Le Soulèvement des femmes dans le monde arabe »

Un graffiti dessiné sur le mur d’un édifice de la place Tahrir au Caire, illustrant une scène tristement célèbre, de cette manifestante vêtue de bleu qui fut rouée de coups et déshabillée par des policiers égyptiens.Cette image est devenue le logo du groupe Facebook « Le Soulèvement des femmes dans le monde arabe »

 

Depuis lors, nous assistons à un déluge d’images, de nouvelles et de commentaires sur des actes publics de violence contre les femmes sans avoir jamais d’explication convaincante de ces phénomènes, ni de débats sensés sur la signification de ces actes et leurs implications. Il est urgent et pertinent de chercher à analyser quels sont les éléments pouvant expliquer les épisodes violents qui ont bouleversé ces sociétés et provoqué des protestations.

S’agit-il du patriarcat de toujours ou d’une question de gouvernance?

Réduire les épisodes de violence contre les femmes dans les pays touchés par le «printemps arabe» à une manifestation routinière et combinée entre le patriarcat et la misogynie est simpliste et peut même permettre à ceux qui sont au pouvoir d’échapper à un examen de conscience plus profond. Sans nier l’existence du patriarcat et de la misogynie, ce sont à mon avis plusieurs dynamiques complexes et pernicieuses qui entrent en jeu.

Voyons par exemple le viol d’une femme tunisienne par des policiers qui l’ont surprise en compagnie de son petit ami à l’intérieur d’une voiture le 3 septembre 2012. Un événement dont la presse s’est fait l’écho. Il semblerait que les agents aient exigé de l’argent du jeune homme, qu’ils l’aient ensuite menotté et qu’ils aient mis la jeune fille à l’arrière de la voiture où ils l’ont violée. Cela pourrait être resté un simple cas de brutalité et d’impunité policière, comme ceux qui se produisent continuellement dans de nombreuses parties du monde, si la victime n’avait été accusée d’indécence par un tribunal après qu’elle eut déposé plainte, cette accusation pouvant d’ailleurs lui coûter six mois de prison. La protestation publique massive que cette accusation a provoquée s’est terminée par le retrait de celle-ci et les excuses publiques que le président tunisien a présentées.

L’intimidation des victimes de violence sexuelle pour qu’elles retirent leurs accusations, spécialement si les accusés sont des personnes de pouvoir ou des agents de l’Etat, est une pratique assez courante. Ce qui attire l’attention dans ce cas concret, c’est que l’intimidation ne s’est pas exercée par des moyens de pression informels, comme cela se produit souvent, mais par la bouche d’un juge qui s’est proposé de protéger les violeurs en accusant la victime d’un crime à la légalité douteuse, à savoir celui d’avoir enfreint les normes de la décence.

Si ce couple non marié avait été arrêté dans la République islamique d’Iran ou en Arabie Saoudite, là où la police des mœurs est autorisée par l’État à intervenir d’office, il pourrait avoir été accusé de zino (adultère), ce qui l’exposerait à des peines lourdes. Il est clair que ce n’est pas le cas de la Tunisie, de sorte qu’il est nécessaire de se demander ce qui peut avoir motivé les agents de police. Peut-être ont-ils été pris de colère lorsqu’ils ont vu un homme et une femme, tous les deux jeunes, flirtant à l’intérieur d’une voiture? Peut-être que leurs convictions les ont conduits à considérer que c’était une scène abominable, quelque chose qu’il fallait éradiquer de l’espace public (bien que dans aucun pays le viol et l’extorsion ne soient considérés comme des châtiments adéquats)? Ou ceux-ci ont-ils simplement abusé de leur pouvoir et profité de la situation pensant que leur crime resterait impuni? Cela fut-il une combinaison de ces facteurs? Nous ne saurons sans doute jamais quel mélange toxique de motifs les a poussés à commettre leurs actes brutaux.

Mais nous en savons nettement plus sur la crainte et la colère que ces agissements ont produites sur une partie de la population tunisienne: la crainte de ce qui pourrait être vu comme le signe qu’en dépit de toutes les proclamations de pluralisme inclusif, le gouvernement d’Ennahda au pouvoir commence à imposer la «décence» et à criminaliser des activités qui, pour beaucoup de Tunisiens et de Tunisiennes, ne regardent qu’eux-mêmes. S’exprime aussi la colère face à la perspective que ces agissements puissent servir de signal pour ceux qui aspirent à imposer une morale publique selon laquelle il serait acceptable de harceler des femmes (et aussi des hommes) dont l’on considère qu’elles/ils ne respectent pas les normes de la « décence », ou, dans le cas des femmes, qu’elles se montrent dans l’espace public, surtout si elles ne sont pas accompagnées ou qu’elles ne portent pas de voile.

Cela ouvre la terrible perspective d’un Etat qui se dégage de sa responsabilité quant à la sécurité de ses citoyens et citoyennes, sauf si ceux-ci observent les règles édictées par les juges autoproclamés de la moralité.

L’on a vu aussi comment les gens ont été choqués, en Egypte [1] lorsque des femmes arrêtées dans des manifestations ont été soumises à des «tests forcés de virginité» pendant leur garde à vue et qu’elles ont été harcelées dans d’autres situations. Les gens ont exprimé leurs craintes face à cette volonté d’essayer d’imposer l’idée que les femmes participant à des manifestations ne seraient que des jeunes filles à la morale relâchée. En Egypte, il y a eu des cas portés devant les tribunaux qui se trouvent actuellement en phase de recours. Il faut voir maintenant si les violeurs tunisiens seront traités avec sévérité ou si, finalement, ils ne recevront rien d’autre qu’une peine bénigne.

Dans des situations où il se produit un collapse généralisé de l’ordre établi (comme immédiatement après un soulèvement révolutionnaire ou dans les sociétés qui ont vécu une guerre), il est normal que se produise une résurgence de l’activité criminelle incontrôlée. Et l’on sait que dans ces situations les femmes courent un grand danger. Cependant, le fait que les forces dites de l’ordre, aussi affaiblies puissent-elles être, restent les bras croisés comme si elles choisissaient de devenir elles-mêmes des prédateurs – comme cela s’est produit en Egypte avec les attaques contre des femmes qui manifestaient – cela va au-delà de simples actes misogynes aléatoires; ceux-ci constituent un acte profondément politique avec intention d’intimider les activistes.

Il est inutile de dire que les abus commis par des agents de l’Etat peuvent difficilement avoir le monopole de la continuité de la violence contre les femmes, violence qui inclut une ample variété d’agressions, pas seulement sexuelles, commises par des individus connus ou inconnus, par des familles, par des bandes de jeunes ou même par d’autres femmes. Mais ce qui constitue un changement important par rapport à l’attitude patriarcale de toujours, c’est la nature toujours plus publique tant des agressions que des réactions populaires contre ces agressions.

Les femmes essaient de s’auto-défendre, se manifestent, déposent des plaintes et créent des groupes anti-harcèlement auxquels se joignent même certains hommes, comme nous l’avons vu en Egypte dans le cas de piquets de vigilance contre les abus. Cependant, le dilemme de «qui parle au nom de qui» continue à s’interposer sur le chemin d’un débat informé sur l’indiscutable nouveauté de ce que nous sommes en train de vivre.

 

Violence et silence: le dilemme de « qui parle au nom de qui»

Un documentaire est récemment passé sur la chaîne anglaise Canal 4, intitulé Sex, Mobs et Revolution (sexe, mobilisations et révolution). On y parle de la montée de la violence contre les femmes en Egypte, violence perpétrée par une gamme de personnages allant d’hommes jeunes (supposés frustrés sexuellement) – pratiquant le harcèlement comme une forme de divertissement – à des bandes payées (formées à l’époque de Mubarak qui, semble-t-il, poursuivent leurs activités délictueuses) utilisant le harcèlement contre les femmes comme arme d’intimidation politique.

Plus intéressantes que le documentaire lui-même sont les réactions auxquelles celui-ci a donné lieu. Alors que certains ont considéré que c’était un reportage journalistique bien élaboré, certains ont été scandalisés par la prétention qu’avait une journaliste étrangère à vouloir parler au nom des femmes arabes. La réaction défensive provoquée par le documentaire se reflète bien dans les paroles de Ala’a Shehabi [économiste, né en Grande-Bretagne, dont le mari est prisonnier politique dans le Royaume de Barheïn] qui a vu l’émission et qui la considère clairement comme du discours paternaliste à coloration raciste. « On dirait », a-t-elle déclaré, «que les femmes blanches ont réussi à en finir effectivement avec le problème de la violence domestique, du trafic sexuel et de la discrimination pour raison de sexe et que ces choses ne sont plus que des plaies dont souffrent celles ont qui ont la peau sombre».

Le fait que la présentatrice soit probablement d’origine sud-asiatique, qu’elle se soit entretenue avec des femmes égyptiennes s’exprimant avec franchise et que le film s’efforce d’aller au-delà du cliché des «hommes égyptiens obsédés de sexe» pour examiner la violence de genre organisée politiquement, n’a apparemment pas suffi à calmer les accusations de racisme.

Le message de Shehabi et de beaucoup d’autres critiques semble être que la violence contre les femmes est un phénomène universel, qu’il n’y a rien de particulier à discuter sur la violence postrévolutionnaire dans le monde arabe et que toute prétention allant dans le sens contraire se résume à de l’orientalisme et à du racisme.

Il y a bien sûr un sentiment de déjà vu dans tout cela, qui rappelle beaucoup des débats du passé qui ont fini dans un cul-de-sac similaire. Lorsque Mona Elthahawy [journaliste égyptienne et états-unienne], bien qu’elle-même arabe, a écrit sur la misogynie dans le monde arabe, la majorité des commentateurs se sont tellement fixés sur le désir de la taxer de néo-orientaliste faisant le jeu de l’Occident que, dans leur majorité, ils sont passés à côté des évidentes déficiences, politiques et analytiques, de certaines questions posées par elle. Discréditer la source plutôt que de discuter l’argument ne fait qu’induire un silence improductif que ni les femmes victimes des abus ni les sociétés dans lesquelles elles vivent ne sont prêtes à tolérer.

Le fait de dire «cela n’est rien de plus qu’une manifestation du patriarcat bien connue» fait planer un silence assourdissant sur la violence de genre. La majorité des femmes victimes d’abus connaissent certes leurs agresseurs; ce sont leurs maris qui les battent, des connaissances ou des voisins qui les violent.

On les oblige alors à se marier avec leurs tortionnaires pour cacher la honte. Et si, lorsque ces jeunes filles refusent de se marier, leurs familles ne les tuent pas afin de laver leur «honneur», ce sont leurs prétendants potentiels qui les abandonnent… La liste est longue encore et montre des nuances régionales (des jeunes mariées brûlées par leur belle-mère dans le sud de l’Asie, des femmes de castes inférieures violées régulièrement par leur maître, etc.).

Ces schémas de violence démentent bien sûr l’idée selon laquelle le foyer [«familial»] serait un lieu de refuge pour les femmes, mais on passe comme chat sur braise sur cet aspect dans les discussions quotidiennes sur la violence de genre («Si seulement elles évitaient de sortir dans la rue» ou, corollaire naturel: «Mais que diantre font-elles dans la rue?»). Les Etats dans leur ensemble ont maintenu les prérogatives de la famille pour le contrôle sur les femmes (et dans leur majorité ils continuent à le faire): les crimes d’honneur punis par des peines atténuées et le mariage avec le violeur en tant qu’élément «atténuant» pour le violeur en sont des exemples parfaitement clairs.

Ces formes de violence continuent à se produire massivement. Mais les mélanger avec la vague de fémicides au Mexique, les viols collectifs à New Delhi qui ont provoqué la colère populaire et les attaques contre des femmes durant et après les soulèvements du printemps arabe est contre-productif.

Maintenant, il y a des femmes et des hommes qui protestent dans les rues, qui filment, publient des blogs et forment des groupes. Ils savent que ce n’est pas une «affaire de famille » qu’il faut cacher et planquer sous le tapis, mais qu’il s’agit de quelque chose qui touche le cœur même du système politique pour lequel ils sont en train de lutter. Ils veulent en finir avec les bandes utilisées au service du pouvoir, avec les forces de police corrompues qui bénéficient d’impunité (ce qui a été proposé dans le cas de l’Inde), avec les harceleurs et violeurs qui jouissent d’immunité quand ils deviennent politiciens et avec tous ceux qui propagent des discours chargeant les femmes qui sont victimes, dès que celles-ci osent montrer leurs visages dans la sphère publique. La honte s’est transformée en colère et le silence a été rompu. Nous devons nous demander pourquoi.

 

Patriarcat en action ou patriarcat en crise ?

Ce que j’ai observé en Turquie, où la question de la violence contre les femmes a été l’objet de débats publics enflammés, est pour moi le premier signe que nous sommes peut-être en train d’assister à l’émergence de nouveaux phénomènes. Il semble que le taux d’assassinats de femmes ait augmenté de 1’400% entre 2002 et 2009. Il ne se passe pas un jour sans que les médias rapportent une atrocité. Peu à peu, l’indignation face à la violence domestique et aux crimes d’honneur a donné lieu à un nouveau rituel dans lequel des groupes de femmes se mettent à porter elles-mêmes les cercueils des victimes de ces crimes, en claire violation du protocole funéraire musulman, et cela même dans les provinces les plus conservatrices.

Quand on enquête sur les cas d’assassinats et autres crimes de violence de genre, au-delà des titres de presse, on comprend que la désobéissance et l’insubordination des femmes ont été les principaux facteurs déclencheurs. Ces femmes ont été assassinées par des maris dont elles voulaient divorcer, par des ex-maris dont elles avaient eu le courage de divorcer ou par des prétendants repoussés. Ce sont aussi des filles obstinées et libres qui ont refusé de se soumettre aux désirs de leur père concernant leur futur conjoint et d’autres situations analogues.

Les aspirations des femmes n’ont jamais été aussi élevées sur le plan de l’éducation, de la carrière professionnelle et de la participation citoyenne, et même des familles ayant des moyens économiques modestes – comme celle de la jeune étudiante de médecine qui a été violée par un groupe d’hommes à New Delhi [16 décembre 2012] – toutes font des sacrifices afin d’assurer à leur fille sa mobilité sociale ascendante. Le fait est que les femmes sont dans l’espace public de beaucoup de parties du monde arabe, comme du monde en général et qu’elles sont nombreuses.

A part les femmes de l’élite, qui peuvent se protéger des espaces publics incontrôlés en conduisant leur propre voiture ou en disposant d’un chauffeur, la plupart des femmes de classe moyenne et basse, qu’elles soient des travailleuses qualifiées ou qu’elles occupent des emplois modestes, utilisent les transports publics pour se déplacer, faire leurs achats, se rendre à l’hôpital, aller chercher leurs enfants à l’école et – oui ! – également pour participer à des protestations et à des manifestations. Le monde dans lequel une élite urbaine réduite pouvait mener sa vie en parallèle avec un vaste territoire rural menant sa vie de son côté est révolu et il emporte avec lui le type de patriarcat que cette situation générait.

J’affirme qu’un nouveau phénomène entre en jeu que je qualifierai de restauration machiste se produisant à un moment où le patriarcat en place est en train de vaciller et qu’il exige des niveaux de coercition plus élevés et le déploiement d’appareils idéologiques d’Etat plus variés afin d’assurer sa reproduction. Le recours à la violence (ou l’approbation de la violence) ne reflète pas le fonctionnement routinier du patriarcat ou la résurgence du traditionalisme, mais bien la peur que ce patriarcat ne disparaisse en même temps que l’hégémonie de l’idée de la subordination des femmes. Le processus d’islamisation peut essayer de renforcer cette hégémonie, mais comme nous l’avons vu dans le cas de l’Iran, il ne parviendra pas étouffer encore longtemps les revendications des femmes en matière d’égalité et de dignité ni à réprimer leur activisme.

C’est un fait que les dispositions qui avalisent la supériorité de l’homme sur la femme dans l’islam sont en train de tomber en lambeaux du point de vue sociologique. L’image de l’homme subvenant aux besoins de sa famille entre en contradiction avec la multitude de jeunes hommes chômeurs qui, incapables de subvenir à leurs propres besoins, le sont encore plus pour ce qui a trait à la «protection» des femmes contre l’obligation de travailler hors de la maison et contre les risques d’être exposées à (et dans) l’espace public.

Nous assistons actuellement à une profonde crise de la masculinité qui donne lieu à une affirmation plus violente et coercitive des prérogatives masculines dans laquelle les abus contre les femmes peuvent se convertir en un sport sanglant, autant dans les bidonvilles de Soweto que dans les environs des fabriques de Ciudad Juárez [Mexique], les rues de la Nouvelle-Delhi ou les avenues du Caire. Que ces actes de violence se présentent comme des crimes isolés ou qu’ils se produisent sous la bannière de mouvements politico-religieux, les Etats sont inévitablement impliqués. Nous avons pleinement le droit, et même le devoir, de nous tourner vers ceux qui détiennent le pouvoir politique pour leur demander comment, quand et pourquoi ils ont choisi de se convertir en «accessoires» des atrocités misogynes ou en complices des individus, groupes et mouvements qui les commettent. C’est pour cela que les gens sont dans la rue. La question ne se limite plus aux femmes et à leurs corps, mais elle concerne le régime politique lui-même.

Deniz Kandiyoti [2]

SOURCE : Site  A l’Encontre

[1] Dans un reportage sur France culture, en date du 11 février 2013, journal de 8h, a été expliquée et dénoncée l’utilisation croissante, au Caire, du viol «comme une arme politique» contre les femmes qui manifestent publiquement leur opposition au pouvoir des Frères musulmans. Le but: les «décourager de manifester». La correspondante indiquait que lors d’une nuit plus de 20 viols ont été commis sur la place Tahrir. Les agresseurs poursuivaient des femmes secourues jusque dans les «hôpitaux de campagne»; les médecins devaient repousser ces criminels avec des sprays, etc. Dès lors, les femmes se sont organisées pour se défendre. De plus, des femmes ont pris l’initiative de créer des gardes du corps de Tahrir afin de rendre la place plus sûre pour les femmes. Des jeunes hommes en gilet jaune ou orange patrouillent et interviennent quand une femme est agressée. La violence a été telle, en fin janvier 2013, que deux femmes ont témoigné à visage découvert à la télévision, les médias n’évoquant quasiment pas ces «crimes terroristes» comme les qualifie, à juste titre, une femme interviewée. Le 8 février 2013, dans un dossier d’Amnesty International, Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International affirmait :« Il est essentiel de mener des enquêtes impartiales et approfondies pour déterminer si ces attaques de foules violentes contre des femmes sont coordonnées par des acteurs étatiques ou par des acteurs non étatiques organisés, et pour que leurs auteurs puissent être traduits en justice.» Vous trouverez le lien avec le tout récent rapport en français d’Amnesty International: http://www.amnesty.fr/AI-en-action/Discriminations/Discriminations/Actualites/Egypte-l-impunite-encourage-les-violences-sexuelles-7794 (Rédaction A l’Encontre)

[2] Deniz Kandiyoti est chercheuse dans le domaine des relations de genre et de la politique de développement dans le Moyen Orient, et particulièrement en Turquie. Cet article a été publié dans Open Democracy, le 14 janvier 2013.

4 Comments to “Crainte et colère: les femmes et la violence post-révolutionnaire”

  1. Anonyme dit :

    Robert Solé, « Le harcèlement sexuel, la onzième plaie d’Egypte », Le Monde, 25 avril 2013.

    Sur http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/04/25/harcelement-sexuel-la-onzieme-plaie-d-egypte_3166607_3224.html

    Pharmacienne et romancière, Ghada Abdel Aal habite à Mahalla Al-Qobra, ville industrielle du delta égyptien. Pour se rendre au Caire, elle emprunte l’un des innombrables minibus qui sillonnent l’Egypte. « J’achète toujours deux places, pour être sûre de ne pas être harcelée par un voisin », dit cette femme de 35 ans. Auteure d’un roman savoureux (La Ronde des prétendants, Editions de l’Aube, 2012), Ghada Abdel Aal n’a pourtant rien d’une allumeuse. Elle porte le hijab, qui s’est quasiment généralisé dans son entourage, sans chercher à le « compenser » – comme tant d’autres – par un pantalon moulant ou un maquillage outrancier. « Le harcèlement sexuel, je l’ai intégré depuis l’enfance, précise-t-elle. Dès l’âge de 10 ou 11 ans, quand j’apercevais un groupe de garçons ou que je devais passer devant un café, je changeais spontanément de trottoir. »
    Le harcèlement peut être qualifié de onzième plaie d’Egypte. En effet, la situation prend une tournure inquiétante : les institutions sont discréditées, la police est absente, l’insécurité augmente, les agressions contre les chrétiens se multiplient, alors que la hausse du chômage, la hausse des prix et la pénurie de gaz ou d’essence provoquent des drames.

    HARCELEURS EN UNIFORME

    Toutes les compatriotes de Ghada Abdel Aal ont été victimes du taharosh (« harcèlement sexuel »). « C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis provisoirement exilée, affirme Dalia Hassan, qui organise des festivals culturels en France. A Alexandrie, un trajet quotidien à pied de vingt minutes pour aller à mon travail était devenu un enfer. » Riche ou pauvre, aucune Egyptienne n’échappe aux agressions verbales ou aux gestes déplacés. Rien ne retient les harceleurs : ni l’âge, ni la bague au doigt, ni le voile. Un adolescent pris sur le fait à Alexandrie et questionné sur son attitude a répondu de façon significative : « Si je ne poursuivais pas les femmes, mes copains me prendraient pour un homosexuel. » Et Dieu sait si l’homosexualité reste infamante en Egypte…

    Demander assistance à un policier ? Ces femmes ont appris, très jeunes, à se méfier des agents de l’ordre, qui ne sont parfois que des harceleurs en uniforme. Appeler à l’aide ? Si l’on veut être entendue, mieux vaut dire qu’on s’est fait voler son sac… « J’ai appris à ne compter que sur moi-même, confie Shahinaz Abdel Salam, une informaticienne de 35 ans. Ces dernières années, au Caire, j’avais toujours des pierres dans mon sac. » On dirait que les femmes n’ont pas leur place dans l’espace public. Beaucoup de chemin avait pourtant été parcouru en Egypte depuis qu’une pionnière, Hoda Chaaraoui, de retour d’un congrès féministe en Europe, en 1923, s’était spectaculairement dévoilée en public. Un scandale toléré à l’époque parce que la classe dirigeante était tournée vers l’Europe et soucieuse de lui ressembler. Dans les années 1950 et 1960, sous Nasser, l’occidentalisation des moeurs s’est poursuivie, malgré la lutte contre l’impérialisme : les femmes ont obtenu le droit de vote, accédé plus largement à l’instruction et à des emplois. Leur statut personnel s’est encore amélioré au temps de Sadate, avec les lois « Jihane » (du nom de l’épouse de Sadate) qui ont réduit les inégalités dans le couple.

    VAGUE DE « RÉISLAMISATION »

    Mais certaines de ces avancées ont été remises en cause par la vague de conservatisme et de « réislamisation » des décennies suivantes. Le statut des femmes a alors évolué en dents de scie. Quoiqu’illégale depuis 2008, l’excision est encore massivement pratiquée, avec la complicité de nombreux médecins, dans le but de réduire le plaisir féminin. Vieille coutume nilotique, cette mutilation n’est pas requise par l’islam, mais un machisme forcené a réussi à la transformer en précepte islamique !

    Le taharosh a pris une autre dimension avec des agressions collectives différentes des « tournantes » en France : il ne s’agit pas de quelques violeurs qui, à tour de rôle, abusent de leur victime, mais de dizaines, voire de centaines d’hommes, qui se jettent sur une ou plusieurs femmes, souvent lors d’une manifestation, pour arracher leurs vêtements, les toucher, les pénétrer avec leurs doigts, les battre ou les blesser. Plusieurs agressions de ce genre avaient été signalées ces dernières années lors de fêtes religieuses. En 2006, des jeunes femmes avaient été attaquées par une meute d’inconnus, en plein centre du Caire, sans que la police n’intervienne.

    La première explication qui vient à l’esprit est la frustration sexuelle, entretenue par une consommation effrénée d’images pornographiques. Le chômage et la difficulté de se loger retardent l’âge du mariage, alors que les relations hors alliance sont prohibées. Mais cette explication est insuffisante, car, dans les formes de taharosh, on a affaire à des agresseurs de tous âges et de tous milieux sociaux, parfois mariés à deux ou trois femmes.

    FRUSTRATIONS D’UN AUTRE GENRE

    Ce sont des frustrations d’un autre genre qui s’expriment – ou s’ajoutent – quand des groupes venus de quartiers défavorisés investissent le centre-ville et se jettent comme des loups sur des passantes. « Ces hommes n’ont rien, remarque Ayyam Wassef, militante associative. Ils ont été eux-mêmes humiliés, lors de leur service militaire ou après une arrestation. Dès qu’ils peuvent trouver une petite revanche, ils passent à l’acte, se jettent sur une femme, la déshabillent et observent sa peur, la photographient avec leur téléphone. L’appareil photo en guise de pénis… »

    Le harcèlement s’explique aussi par la transformation progressive de la société depuis le milieu des années 1970. A cette époque, les Egyptiens, peuple sédentaire par excellence, ont été encouragés à chercher du travail à l’étranger. Beaucoup de gens modestes sont partis dans des pays du Golfe, pour revenir ensuite avec des épouses voilées, de l’argent plein les poches et des idées wahhabites.

    BUTIN SEXUEL

    Ces nouveaux riches ont eu une influence d’autant plus grande sur la société qu’ils étaient relayés par le militantisme islamique dans les quartiers. L’Etat, en pleine libéralisation économique, s’est désengagé de certains secteurs comme la santé, permettant à des groupes fondamentalistes de prendre la relève, avec d’importants soutiens financiers venant d’Arabie saoudite ou du Qatar. Le régime Moubarak a lui-même contribué à renforcer leur influence, en donnant des facilités aux salafistes – sur l’accès aux ondes, par exemple – pour contrer les Frères musulmans.

    La référence islamique a pris une place démesurée dans l’espace public ; c’est à travers elle désormais que s’évalue la respectabilité des institutions et des personnes. Comme le souligne le sociologue Jean-Noël Ferrié, auteur de L’Egypte entre démocratie et islamisme (Autrement, 2008), tout le monde voulant paraître respectable, chacun affecte de suivre les règles islamiques et s’indigne de ceux qui ne le font pas. Logiquement, cette « réislamisation » de la société aurait dû conduire à un plus grand respect des femmes, mais c’est le contraire qui se produit. Dans ses Chroniques de la révolution égyptienne (Actes Sud, 2011), l’écrivain Alaa El-Aswany explique : « Les wahhabites ne voient en la femme qu’un réceptacle sexuel, un instrument de tentation ou un moyen d’avoir des enfants. Ce qui les préoccupe le plus, c’est de recouvrir le corps de la femme et de l’isoler autant que possible de la fréquentation de la société, pour repousser le mal qui peut venir de sa séduction. » La femme qui est perçue uniquement comme un corps, source de tentation, devient ainsi un butin sexuel.

    LA LOI DU SILENCE

    La victime d’un viol n’est guère encouragée à déposer plainte. Policiers et magistrats ont tendance à l’en dissuader, quand ce n’est pas la famille de l’agresseur qui la menace de représailles. Elle est souvent sommée par ses proches de ne rien dire. Il ne faut pas que la honte retombe sur la famille. Car, quand une femme est « souillée », c’est l’homme – le mari, le père ou le frère – qui est atteint dans son honneur !

    Le taharosh, longtemps nié, est devenu un débat national grâce à une femme courageuse de 27 ans, Noha Rochdi. Agressée en 2008 par un chauffeur de minibus, elle a osé porter l’affaire devant les tribunaux. Malgré les quolibets et les rumeurs ignobles propagées sur son compte, elle a réussi à faire condamner l’agresseur à trois ans de prison.

    AU MILIEU DE LA LIESSE POPULAIRE

    Le cinéaste Mohamed Diab, qui assistait au procès, a décidé d’en tirer un film. Les Femmes du bus 678, sorti en 2011, met en scène trois jeunes habitantes du Caire, appartenant à des mondes différents, victimes d’agressions sexuelles. Elles décident de punir physiquement les agresseurs… Si le film ne fait pas toujours dans la dentelle, il a battu des records d’entrées et a sensibilisé les Egyptiens au fléau du harcèlement. Mohamed Diab a gagné les procès qui lui ont été intentés pour avoir prétendument sali l’image du pays.

    Les Femmes du bus 678 est sorti juste avant le soulèvement populaire de janvier et février 2011 qui, en dix-huit jours, a chassé Hosni Moubarak du pouvoir. Un remarquable civisme régnait alors place Tahrir. Pas un seul cas de harcèlement n’a été signalé, alors que des manifestantes y dormaient. Malheureusement, le dix-huitième jour, au milieu de la liesse populaire, une envoyée spéciale de la chaîne américaine CBS, Lora Logan, a été sauvagement agressée par plus de 200 hommes. Au cours des mois suivants, deux journalistes françaises, Carole Sinz, de France 3, et Sonia Dridi, de France 24, attaquées de la même façon, ont été secourues à grand-peine.

    CALVAIRE

    Mais la plupart des victimes sont égyptiennes. Une jeune manifestante, Yasmine Al-Baramaoui, a subi un calvaire en novembre 2012. Elle a tenu à le raconter à la télévision, alors qu’on lui avait demandé de se taire « pour ne pas ternir l’image de la révolution ». Elle a répliqué avec colère : « Nous avons fait la révolution au nom de notre dignité, et vous voulez que je me taise ! » Yasmine se trouvait ce jour-là sur la place Tahrir avec d’autres militantes. « Au début, a-t-elle précisé, ils étaient une dizaine, ils formaient un petit cercle autour de nous. Puis d’autres cercles se sont ajoutés. Nous avons été séparées les unes des autres. J’ai été battue, jetée à terre, violée avec leurs mains, blessée avec des couteaux. Des personnes ont essayé de me venir en aide, elles n’ont rien pu faire… » Montrant aux téléspectateurs ses habits déchirés, elle a ajouté : « Je ne suis allée ni dans un commissariat ni dans un hôpital, je ne leur fais pas confiance. Mais je vais déposer plainte contre le président de la République, le premier ministre et le ministre de l’intérieur. »

    Tout indique qu’il s’agit d’actes prémédités, organisés. Ainsi, en un jour, lors du deuxième anniversaire de la révolution, le 25 janvier, on a enregistré une vingtaine d’agressions de ce genre. « Ils ne cherchaient pas à se donner du plaisir, ils voulaient me faire mal », a dénoncé Yasmine. « Ces hommes n’emploient ni les mots ni les gestes habituels des violeurs, ils ne sont même pas excités sexuellement », remarque Hanna Youssef, ingénieure.

    Déposer plainte n’est pas facile, même quand l’agression a été en partie filmée par des témoins. Car, dans la mêlée, on a du mal à distinguer les agresseurs des secours. De faux chevaliers blancs en profitent pour attirer une autre victime potentielle dans un piège et se jeter sur elle. Désormais, lorsque des groupes de femmes manifestent, elles sont accompagnées d’une escouade d’hommes pour les défendre, comme les Tahrir Bodyguard. Mais il arrive que ces volontaires soient agressés par des assaillants plus nombreux. Dans la bagarre, on ne sait plus qui est qui.

    UN TERME SOURCE DE CONFUSION

    Le terme taharosh est source de confusion, car il désigne toute une gamme de comportements, allant de la drague – célébrée par le film ou la chanson – jusqu’aux viols collectifs. La multiplication de ceux-ci depuis deux ans tient en partie à la crise des institutions. L’Etat donne l’impression de s’effondrer, en tout cas de ne plus rien contrôler. La police est en pleine débâcle, et nombre de délinquants, parfois évadés de prison, ont le champ libre, utilisant des armes à feu venues de Libye. On avait tablé sur l’armée pour assurer l’ordre. Mais celle-ci a démontré son incompétence ou sa brutalité. Les révolutionnaires ne lui pardonnent pas les stupéfiants « tests de virginité » qu’elle a infligés à des manifestantes arrêtées le 9 mars 2011, lors de la Journée de la femme.

    « Le harcèlement est un rapport de pouvoir, une manière de signifier que la rue appartient aux hommes », affirme Evine Naga, une militante féministe qui a créé en Egypte une société développant… les énergies nouvelles. Elle ne fait pas de différence entre les « commandos » actuels et les baltagueyas (« mercenaires et voyous ») qui, du temps de Moubarak, voulaient terroriser des manifestantes de la même façon, le 25 mai 2005, devant le siège du syndicat des journalistes, au Caire. Elle dénonce « un pouvoir islamiste, obscurantiste, qui, sous prétexte de charia et de traditions, veut emmurer les femmes et anéantir la révolution ».

    « ESPACES MASCULINS »

    Il faut dire que les Frères musulmans, qui gouvernent le pays, ont réagi à ces violences de manière lamentable : soit en promettant de vagues mesures qui n’ont pas reçu l’ombre d’une application ; soit en rendant les victimes responsables de ce qui leur arrivait. Les femmes qui vont manifester place Tahrir savent pertinemment qu’elles se trouvent au milieu de voyous, ont dit en substance des membres de la commission sénatoriale… des droits de l’homme. Elles portent des tenues « indécentes » ou se trouvent dans des « espaces masculins ». On a entendu des propos ahurissants à la télévision. Un prédicateur fondamentaliste, le cheikh Abou Islam, a dit sur la chaîne privée Al-Oum : « Celles qui vont place Tahrir sont des femmes nues, non voilées, des veuves et des croisées qui ne cherchent qu’à se faire violer. »

    On n’a plus seulement une société à deux vitesses, avec des inégalités croissantes, mais deux Egypte. L’une se caractérise par le repli identitaire, alors que le pays n’a jamais été aussi ouvert sur le monde extérieur grâce aux chaînes satellitaires et à Internet ; l’autre, par une volonté farouche de se libérer d’une double oppression, politique et religieuse. Le statut de la femme est au coeur de ce conflit. Depuis plusieurs années, des blogueuses qui n’ont pas froid aux yeux se sont fait un nom sur la Toile. Shahinaz Abdel Salam, l’une des plus connues, se souvient qu’elles n’étaient qu’une vingtaine à manifester en avril 2009, dans le quartier populaire du Moqattam, au Caire, après une agression. Aujourd’hui, malgré les tentatives d’intimidation, c’est par centaines que les femmes, voilées ou non, descendent dans la rue pour dénoncer le « harcèlement sexuel ». Un terme vague et bien faible pour désigner les violences qui leur sont faites, y compris à la maison.

    « Les Egyptiennes sont harcelées de tous côtés : physiquement, psychologiquement, socialement, économiquement, affirme l’essayiste Ghada Al-Wakil. L’Egypte s’est couverte de voiles. Dans ma jeunesse, nous étions en maillot de bain sur les plages. D’où sortent tous ces voiles ? C’est une culture du désert, qui n’est pas la nôtre. J’ai porté le foulard trois mois, je voulais faire l’expérience. Je me suis sentie déguisée. Plus jamais ! J’ai passé des nuits sur la place Tahrir. Je n’ai pas de leçon à recevoir de ces prêcheurs barbus, je suis musulmane et vaccinée. Nous avons vaincu la peur. Ils n’ont pas fini de nous entendre. »

    Robert Solé

  2. Anna O'Nym dit :

    VIDEO:

    Egypt’s activists rise up against Tahrir sexual
    assaults

    A group of activists and volunteers from Operation Anti-Sexual Harassment
    are fighting back against a shocking wave of violent sexual assaults
    against women in Tahrir

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